Au-delà du remaniement : Le pouvoir en filigrane

28 October, 2026 - 09:44

La démission du gouvernement de Mokhtar Ould Djay est intervenue après la publication du rapport d’enquête sur les défaillances ayant conduit aux incendies de deux installations électriques à Nouakchott. Ce contexte constitue l’un des éléments factuels permettant de comprendre la crise gouvernementale. Il ne suffit toutefois pas, à lui seul, à déterminer la portée politique de la nouvelle composition de l’exécutif.
De manière générale, un remaniement ministériel ne se résume pas au départ de certains ministres et à la nomination de nouveaux responsables. Il peut également entraîner une redistribution des responsabilités, une redéfinition des priorités gouvernementales, un réajustement des équilibres au sein de la majorité, un renouvellement des mécanismes de décision et une évolution des rapports d’influence au sommet de l’État. C’est dans cette perspective que le remaniement du 10 octobre 2026 doit être analysé, en tenant compte des changements officiellement annoncés et de leurs effets observables
 Le maintien de Mokhtar Ould Djay à la Primature, après la démission de son gouvernement, constitue le premier élément notable de cette séquence. Les départs simultanés de Moulaye Ould Mohamed Laghdaf, de Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, et du général Hanena Ould Sidi constituent les autres changements majeurs. Leurs parcours et les fonctions qu’ils occupaient donnent à ces départs une importance institutionnelle particulière, sans permettre d’établir leurs motivations précises.
La question porte donc moins sur les intentions supposées que sur les effets possibles de ces changements dans l’organisation actuelle du pouvoir présidentiel.


Trois départs, trois dimensions du pouvoir
Moulaye Ould Mohamed Laghdaf est un ancien Premier ministre qui a exercé plusieurs responsabilités importantes au sein de l’État bien avant l’arrivée au pouvoir de Ghazouani. Son expérience institutionnelle et ses réseaux politiques lui confèrent une visibilité qui dépasse la fonction qu’il occupait au moment de son départ. Son nom a également été mentionné dans des discussions publiques sur les personnalités susceptibles de jouer un rôle lors des prochaines échéances nationales.
Cependant ces mentions ne constituent pas la preuve d’une candidature ni d’une ambition présidentielle. Son départ ne permet pas non plus d’établir qu’il aurait été motivé par une telle perspective. Il modifie néanmoins la place, au sein de l’appareil présidentiel, d’une personnalité disposant d’une expérience politique propre et d’une visibilité nationale d’envergure.
Le cas de Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, dit Ould Hweirthi, mérite une attention particulière au regard de la nature des responsabilités qu’il a exercées et de la place qu’il a occupée au sein de l’appareil d’État. Ancien directeur de cabinet du président de la République et ministre de l’Intérieur, il a eu à gérer des dossiers sensibles touchant à l’administration territoriale, à la sécurité intérieure, à l’épineuse question des réfugiés et aux relations entre les autorités publiques et les acteurs politiques. Ces fonctions, qui exigent grande ouverture d’esprit, beaucoup de discrétion, maîtrise parfaite des dossiers et bonne capacité d’arbitrage, l’ont placé au cœur de mécanismes essentiels du pouvoir exécutif de Ould Ghazouani.                                                                                                Considéré comme l’homme de confiance du président, Ould Hweirthi est réputé pour son tempérament flegmatique, sa réserve, son sens du devoir et son autorité. Homme de caractère, respecté dans les milieux où il a exercé ses responsabilités, il appartient à cette catégorie de hauts responsables dont l’influence tient autant à la sensibilité des dossiers traités qu’à la confiance dont ils bénéficient au sommet de l’État. Son départ du ministère de l’Intérieur ne saurait donc être considéré comme un simple changement de titulaire à la tête d’un département stratégique. Il marque le départ du gouvernement d’une personnalité qui a occupé une place importante dans l’entourage présidentiel et dans la gestion des affaires intérieures du pays. Reste à savoir si cette décision relève d’un renouvellement administratif, d’une redistribution des responsabilités, d’un réajustement plus large des équilibres au sommet de l’État ou à d’autres arbitrages gouvernementaux. En l’absence d’explications officielles précises, toute conclusion définitive sur ses motivations serait prématurée.

 

Une recomposition de l’appareil d’Etat

Le troisième départ, celui du général Hanena Ould Sidi du ministère de la Défense, soulève des interrogations quant au choix de son successeur et à l’orientation que les autorités entendent donner à ce département stratégique. Fort de son parcours au sein des forces armées, il a occupé une place importante dans la conduite des affaires de défense.
Son remplacement par un ministre civil retient particulièrement l’attention, alors que, depuis près de huit ans, ce portefeuille a été confié à des personnalités issues de la hiérarchie militaire, notamment à d’anciens généraux. Ce changement marque-t-il une simple décision de circonstance ou traduit-il une évolution dans l’approche de la gouvernance du secteur de la Défense ?
Par ailleurs, le nom de Hanena Ould Sidi a été associé, dans certains milieux politiques, à des hypothèses sur l’avenir du pays et la succession du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Ces spéculations ne reposent toutefois sur aucun élément permettant d’établir une éventuelle ambition présidentielle ou de relier son départ à la question de la succession.
Intervenu parallèlement aux changements à la Présidence et au ministère de l’Intérieur, ce départ s’inscrit dans une recomposition plus large de l’appareil d’État. Sa portée dépendra notamment de la manière dont le nouveau ministre exercera ses fonctions et de ce que ce choix révèle, à terme, de l’évolution de la politique de défense.
La simultanéité, véritable fait politique
Pris séparément, chacun de ces départs peut relever d’une décision administrative ou d’un arbitrage gouvernemental. Leur simultanéité est le principal élément commun établi.
Les changements concernent trois secteurs stratégiques : la coordination présidentielle, la gestion de l’Intérieur et la conduite de la Défense. Ils ne suffisent pas à établir l’existence d’une stratégie unique, mais ils modifient l’articulation entre ces fonctions. Le remaniement répond officiellement à la crise gouvernementale et peut également correspondre à un renouvellement des équipes ou à une nouvelle répartition des responsabilités.
Il n’est pas possible de déduire une stratégie non déclarée à partir des seuls postes concernés. Les remaniements peuvent répondre à plusieurs objectifs : gérer une crise, renouveler des équipes, modifier l’organisation administrative ou renforcer la capacité d’action de l’exécutif.
L’analyse doit donc distinguer les faits observables des interprétations. Les départs, les nominations et le maintien du Premier ministre sont établis par les décisions officielles. Les intentions qui les sous-tendent et leurs effets politiques futurs restent à vérifier à partir des décisions à venir.
C’est dans cette distinction entre faits et hypothèses que se situe l’intérêt de ce remaniement.
Mokhtar Ould Djay : continuité ou renforcement ?
La reconduction de Mokhtar Ould Djay constitue un autre élément central. Après la démission du gouvernement, le Premier ministre a été maintenu à son poste et chargé de former une nouvelle équipe. Cette décision établit la continuité de la direction du gouvernement malgré la crise ouverte par les conclusions de l’enquête sur les incendies électriques.
Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer si le maintien traduit une confiance renforcée ou un choix de stabilité administrative.
La reconduction peut correspondre à la volonté de poursuivre le programme gouvernemental avec un responsable déjà engagé dans sa mise en œuvre. Elle peut aussi viser à éviter une rupture plus large alors que les autorités doivent répondre aux attentes concernant les services publics, le pouvoir d’achat, l’emploi et les infrastructures. Ces deux interprétations restent possibles, mais aucune n’est pour le moment confirmée.
Le maintien à la Primature donne à Mokhtar Ould Djay une continuité institutionnelle. Il ne suffit pas à établir une progression durable de son influence politique. Celle-ci devra être évaluée à partir de ses décisions, de sa capacité à influer sur les orientations gouvernementales, de sa marge d’initiative et de son rôle dans les arbitrages gouvernementaux.
La conservation d’une fonction est un fait. L’augmentation de l’influence qui peut en découler est une hypothèse à vérifier.
L’après-Ghazouani : une question qui s’installe progressivement
La question de l’après-Ghazouani est liée à la prochaine échéance présidentielle prévue en 2029. Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a entamé son second mandat en 2024. Dans le cadre constitutionnel actuel, il ne peut briguer un troisième mandat consécutif.
Cette échéance donne une importance particulière aux évolutions observées au sommet de l’État. Les acteurs politiques, les responsables administratifs, les autorités sécuritaires et les composantes de la majorité peuvent être amenés à examiner les conditions de la continuité du pouvoir et la préparation de la prochaine compétition présidentielle.
Le remaniement du 10 octobre ne constitue toutefois pas une annonce de succession comme le veulent certains analystes. Le départ de personnalités mentionnées dans des discussions sur l’avenir politique ne confirme ni leurs ambitions ni les raisons de leur départ. De même, le maintien du Premier ministre ne permet pas de conclure qu’il serait préparé à une candidature présidentielle.
La succession politique dépendra de plusieurs facteurs : les décisions du président, les rapports entre les forces de la majorité, les dynamiques partisanes, les attentes de la population, les évolutions économiques et sociales et l’issue du dialogue national inclusif en perspective.
L’analyse doit donc porter sur les éléments vérifiables : la répartition des responsabilités, l’évolution de la visibilité des responsables, le maintien ou la transformation des réseaux politiques et l’émergence éventuelle de nouvelles figures. Elle doit également prendre en compte les institutions et les règles qui encadreront la compétition politique.
Ces éléments devront être suivis sans confondre signaux politiques et rumeurs.
Une recomposition au sommet, mais pour quelle finalité ?
Le remaniement intervient dans un contexte particulier, marqué par la publication du rapport d’enquête sur les défaillances à l’origine des incendies de deux installations électriques à Nouakchott. Les responsabilités relevées dans ce rapport et le remplacement des responsables concernés, à différents niveaux de la hiérarchie, placent la question de la responsabilité administrative au cœur du débat. Cette réorganisation témoigne de l’ampleur des changements engagés à la suite de cette affaire, sans préjuger de leurs effets sur le fonctionnement des services publics.
Le renouvellement des responsables, y compris à des niveaux hiérarchiques différents, constitue une réponse institutionnelle aux dysfonctionnements mis en évidence. Il reste toutefois à déterminer dans quelle mesure ces changements permettront de corriger les défaillances constatées et d’éviter leur répétition. L’efficacité de cette démarche dépendra notamment du renforcement des mécanismes de contrôle, de la clarification des responsabilités et du suivi des décisions prises à la suite de l’enquête.
Au-delà des changements de personnes, l’enjeu est donc de s’assurer que les conclusions du rapport se traduisent par des mesures concrètes : amélioration des procédures de contrôle, transparence dans la gestion des marchés publics, meilleure coordination entre les services concernés et mise en œuvre des éventuelles suites administratives ou judiciaires, lorsque les faits le justifient.
Dans cette perspective, le remaniement doit être apprécié non seulement à travers l’ampleur des départs et des nominations, mais aussi au regard de la capacité des nouvelles équipes à rétablir le bon fonctionnement des institutions et à renforcer la confiance des citoyens dans l’action publique. La portée réelle de ces changements se mesurera, en définitive, aux résultats obtenus et à la prévention de nouveaux dysfonctionnements.
Le pouvoir ne se lit pas seulement dans les nominations
Les fonctions officielles ne suffisent pas à mesurer l’influence politique. Celle-ci dépend également des relations institutionnelles, de l’expérience, de la capacité à arbitrer les dossiers, de la proximité avec le chef de l’État et de l’aptitude à mobiliser des soutiens.
Le départ d’un responsable ne signifie donc pas nécessairement la fin de son influence. De même, la nomination d’un nouveau titulaire ne garantit pas qu’il disposera immédiatement d’un poids politique comparable. Les réseaux peuvent se maintenir après la fin d’une fonction, tandis qu’un poste stratégique peut ne pas s’accompagner d’une autonomie politique importante.
Cette distinction permet de mesurer les effets du remaniement avec davantage de précision. Les trois personnalités concernées ont des parcours et des ressources politiques différents. Leurs départs peuvent donc produire des effets distincts, visibles à court terme ou seulement dans la durée.
Les prochains mois permettront d’observer si de nouveaux centres d’influence apparaissent, si certains responsables voient leurs responsabilités s’élargir ou si la coordination se resserre autour du chef de l’État et du Premier ministre.
Il faudra également suivre la réaction de la majorité. Sa cohésion pourra être évaluée à partir de sa capacité à intégrer les changements, à maintenir ses relais institutionnels et à préparer les prochaines échéances.
Au-delà des hommes, la question des institutions
En période de remaniement, l’analyse se concentre souvent sur les personnes : les départs, les maintiens, les promotions et les éventuelles ambitions. Ces éléments sont pertinents, mais ils ne résument pas les enjeux institutionnels.
La solidité d’un système politique dépend aussi du fonctionnement de ses institutions et de la capacité de l’État à agir indépendamment des trajectoires individuelles. Les responsabilités publiques doivent être évaluées à partir de leurs missions et de leurs résultats, et non uniquement de leur place dans les rapports d’influence.
L’échéance de 2029 concerne donc à la fois la succession présidentielle et les conditions de la compétition politique : fonctionnement des partis, place de l’opposition, transparence des décisions et respect des règles constitutionnelles.
Une succession organisée par des accords internes ne répondrait pas aux mêmes exigences qu’une compétition ouverte, encadrée par des règles claires et soumise au vote des électeurs. Il n’est pas possible de déterminer aujourd’hui quel scénario prévaudra. La stabilité durable dépendra toutefois du fonctionnement des institutions et de la prévisibilité des règles.
Le remaniement peut ainsi être profondément examiné à deux niveaux : celui des changements immédiats dans la répartition des responsabilités et celui de la capacité des institutions mauritaniennes à organiser la continuité politique.

Haroun Rabani, président de l’Observatoire Géopolitique Cercle des Idées (OGCI)

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