Laguera au cœur des intérêts mauritaniens : quelles frontières après un règlement du conflit du Sahara occidental ?

21 October, 2026 - 09:12

Par Ahmed Mohamed Hamada, écrivain et analyste politique

À l’extrême sud de Nouadhibou, là où la terre se resserre face à la mer et où les distances entre la ville et la frontière deviennent particulièrement courtes, se trouve Laguera. Sur une carte, la zone peut sembler modeste. Pour la Mauritanie, elle revêt pourtant une importance qui dépasse largement sa superficie. Sa proximité avec Nouadhibou, son espace maritime et les infrastructures économiques de la ville en font un point où se croisent les enjeux de sécurité, de frontières et d’intérêts économiques nationaux.
C’est pourquoi la question de la délimitation définitive des frontières du Sahara occidental ne peut être considérée à Nouakchott comme une affaire concernant uniquement le Maroc et le Front Polisario. Tout règlement final qui modifierait le statut politique ou juridique du territoire aurait nécessairement des répercussions sur la Mauritanie, en tant qu’État voisin directement concerné par les conséquences sécuritaires, territoriales et économiques de cette évolution.
La Mauritanie a vécu le conflit du Sahara occidental de l’intérieur dans les années 1970, avant de choisir de s’en retirer en 1979 et de renoncer à ses revendications territoriales sur le Sahara occidental dans le cadre de l’accord d’Alger conclu avec le Front Polisario. Depuis lors, Nouakchott a adopté une politique fondée sur la non-participation aux revendications territoriales concurrentes, tout en maintenant des relations avec les différentes parties.
Mais le retrait du conflit n’a pas changé la géographie. La Mauritanie est restée un État directement voisin du territoire et figure parmi les pays les plus susceptibles d’être affectés par toute modification définitive de son statut politique ou de ses frontières. La neutralité mauritanienne dans le conflit ne signifie donc pas que Nouakchott puisse rester indifférente aux conséquences éventuelles d’un règlement sur ses frontières, sa sécurité et ses intérêts économiques.

 

Une question beaucoup plus large

La sensibilité de la question tient aussi à la position de Nouadhibou. La ville n’est pas seulement un centre urbain situé à l’extrême nord-ouest du pays ; elle constitue l’un des principaux pôles économiques de la Mauritanie. Elle abrite notamment le port d’exportation du minerai de fer de la Société nationale industrielle et minière (SNIM), auquel est relié un important réseau de transport reliant les zones minières du nord aux marchés internationaux.
Il convient toutefois de distinguer Nouadhibou de Laguera : le port d’exportation du minerai de fer se trouve à Nouadhibou et non à Laguera. Mais la proximité de cette dernière avec la ville et son espace maritime lui confère une importance particulière sur les plans sécuritaire et stratégique.
Dans cette perspective, l’intérêt mauritanien pour Laguera ne doit pas être réduit à l’idée de récupérer une zone qui avait été liée à la présence mauritanienne durant la période du conflit. La question est aujourd’hui beaucoup plus large. Elle concerne la manière dont la Mauritanie pourra protéger ses intérêts dans une éventuelle phase de recomposition du statut politique et juridique du Sahara occidental.
La sécurité de Nouadhibou, la protection de son espace maritime, la sécurité de la navigation et la préservation des infrastructures économiques constituent autant de facteurs qui donnent à toute évolution autour de Laguera une dimension directe pour la Mauritanie.
Il est également essentiel de distinguer deux notions souvent confondues : la souveraineté et la frontière. La souveraineté désigne l’État qui exerce l’autorité juridique sur un territoire. La frontière, elle, détermine l’endroit où s’achève le territoire d’un État et où commence celui de l’État voisin. Un territoire peut donc relever d’une souveraineté déterminée alors que certaines de ses limites restent encore à délimiter ou à formaliser par un accord.
Cette distinction est particulièrement importante dans le cas du Sahara occidental. Si le Maroc et le Front Polisario parvenaient à un accord sur le statut politique définitif du territoire, cela ne signifierait pas automatiquement que la frontière avec la Mauritanie serait définitivement tracée et opposable à Nouakchott. La délimitation d’une frontière avec un État tiers relève d’un processus distinct qui nécessite une base juridique et l’accord de l’État concerné.

 

Eviter une source de tensions

À l’inverse, demander une clarification de la frontière mauritanienne ne signifie pas nécessairement revendiquer une partie du Sahara occidental.
Si Nouakchott souhaitait en revanche que Laguera devienne une partie du territoire mauritanien, la question serait d’une autre nature. Il ne s’agirait plus simplement de délimiter une frontière, mais de modifier la souveraineté sur le territoire. Une telle évolution nécessiterait un fondement juridique clair et un accord avec l’autorité qui exercerait la souveraineté sur la zone dans le cadre du règlement final.
Si le règlement devait aboutir à la création d’un État sahraoui indépendant, sa frontière avec la Mauritanie devrait être définie et convenue. Si, au contraire, le règlement aboutissait à une formule consacrant la souveraineté marocaine sur le territoire, toute modification de la frontière avec la Mauritanie nécessiterait également une base juridique et un accord avec Nouakchott.
Dans les deux cas, la Mauritanie pourrait faire valoir ses intérêts et ses préoccupations sécuritaires et économiques, et inscrire la question de Laguera dans les discussions relatives aux frontières.
C’est dans cette perspective que prend toute son importance l’idée d’une délimitation définitive et permanente des frontières internationales du Sahara occidental sur une base consensuelle. Une telle démarche permettrait d’éviter que les zones limitrophes de la Mauritanie ne demeurent dans une situation d’incertitude après le règlement politique du conflit.
Pour Nouakchott, l’objectif ne serait pas nécessairement de rouvrir le dossier des revendications territoriales auxquelles elle a renoncé en 1979, mais de veiller à ce que le règlement ne crée pas une nouvelle réalité susceptible de porter atteinte à sa sécurité ou à ses intérêts directs.
L’intérêt mauritanien dépasse en effet largement la seule superficie de Laguera. Il concerne la stabilité de l’environnement de Nouadhibou, la sécurité de l’espace maritime, la navigation, la protection des infrastructures liées à l’exportation du fer et, plus largement, la prévention de toute situation frontalière ambiguë susceptible de devenir, à terme, une source de tensions.
Nouakchott a également intérêt à participer à toute démarche susceptible de déterminer ses propres frontières, plutôt que de se retrouver face à des lignes nouvelles résultant d’un accord conclu entre d’autres parties.

Des frontières claires et définitives

Sous cet angle, il serait peut-être plus pertinent de considérer Laguera comme un élément du dossier de Nouadhibou et des intérêts mauritaniens, plutôt que comme une revendication territoriale isolée. La question n’est pas uniquement de savoir à qui appartiendra la zone, mais aussi de déterminer si son statut définitif permettra de garantir un environnement sûr et stable pour la ville, son port et son espace maritime.
C’est ce qui explique pourquoi la Mauritanie peut défendre le principe de frontières claires et définitives pour le Sahara occidental sans pour autant redevenir partie au conflit. Il existe une différence fondamentale entre s’impliquer dans la confrontation sur la souveraineté du territoire et protéger ses propres frontières et intérêts au moment où le conflit entre dans sa phase de règlement.
Au fond, Laguera est peut-être une petite zone sur la carte, mais elle pose à la diplomatie mauritanienne une question beaucoup plus vaste que sa superficie : comment mettre fin au conflit du Sahara occidental sans laisser derrière lui une nouvelle zone grise aux frontières de la Mauritanie ?
Pour Nouakchott, l’enjeu ne se limite donc pas au destin de Laguera. Il concerne la manière dont les frontières seront définies, la protection de Nouadhibou, la sécurisation de l’espace maritime et la continuité des intérêts économiques liés au port d’exportation du minerai de fer.
Si le règlement à venir doit redéfinir le statut politique et juridique du territoire, l’intérêt de la Mauritanie est que la question des frontières fasse partie intégrante de cette architecture de paix, plutôt que d’être renvoyée à une étape ultérieure.
Car une guerre peut prendre fin par un accord politique. Mais, pour la Mauritanie, une paix durable suppose davantage : des frontières claires, un espace maritime stable, des garanties protégeant les intérêts nationaux et des accords juridiques suffisamment précis pour éviter que la fin d’un ancien conflit ne devienne le début d’un nouveau différend.