La tentation canarienne des Mauritaniens : seize ans après, le changement d’échelle

16 September, 2026 - 10:12

Me voici de nouveau à Las Palmas, une ville que je connais depuis plus de trois décennies et à laquelle une partie de mon parcours humain et professionnel reste attachée. J’y ai notamment exercé, en 2007, les fonctions de Consul général de Mauritanie.
Ce retour m’a naturellement ramené à un ouvrage paru en 2010, Culturas del litoral, travail universitaire collectif consacré aux dynamiques frontalières et culturelles entre les îles Canaries et le littoral saharo-mauritanien. J’y avais contribué par une étude intitulée « La tentation canarienne des Mauritaniens ».
J’essayais alors de remonter aux origines d’une relation ancienne, faite successivement — et souvent simultanément — de commerce, de pêche, de migrations, de soins médicaux, de tourisme et de liens familiaux. Je cherchais surtout à comprendre pourquoi cet archipel, si proche de nos côtes, exerçait depuis si longtemps une attraction particulière sur les Mauritaniens.
Seize ans plus tard, en parcourant les mêmes rues, la comparaison s’impose.
Et ma première impression tient en peu de mots : la tentation canarienne ne s’est pas estompée. Elle a changé d’échelle.

Des « gens de Las Palmas » à une présence mauritanienne élargie

Il y a encore une vingtaine d’années, l’expression familière Ahl Las Palmas — « les gens de Las Palmas » — désignait un milieu mauritanien relativement restreint. Les mêmes visages revenaient, les familles se connaissaient et des réseaux anciens reliaient entre eux commerçants, armateurs, intermédiaires et résidents.
Une partie de cette communauté prolongeait les relations historiques entre Nouadhibou et les Canaries, particulièrement fortes dans les domaines de la pêche et du commerce. D’autres familles s’étaient progressivement installées dans l’archipel pour le travail, les études ou diverses raisons personnelles.

Le paysage est aujourd’hui tout autre

Le nombre des résidents a augmenté. Celui des Mauritaniens propriétaires d'un logement à Las Palmas semble, à la simple observation, s’être considérablement accru. Surtout, les arrivées pendant les périodes de vacances ont pris une ampleur sans commune mesure avec ce que nous connaissions autrefois.
La présence mauritanienne s’est donc élargie quantitativement, socialement et géographiquement. À certaines périodes de l’année, elle devient particulièrement visible dans certains quartiers, sur les grandes artères commerçantes et, bien entendu, à Las Canteras.
Cette évolution impose cependant une distinction essentielle, trop souvent négligée : la communauté mauritanienne résidente et les flux saisonniers de vacanciers ne constituent pas une seule et même réalité.

Une communauté installée et un capital de réputation

La communauté mauritanienne résidente n’est pas une population de touristes dont le séjour se serait prolongé.
Elle vit ici, travaille, élève ses enfants, entretient des rapports quotidiens avec la société canarienne et s’est progressivement insérée dans différents secteurs de la vie économique et sociale. Dans son ensemble, elle a su acquérir au fil des années une réputation plutôt favorable.
Elle a également préservé une part importante de son identité culturelle et religieuse. Les Mauritaniens ont ainsi joué un rôle notable dans la fréquentation et l’animation de plusieurs lieux de culte musulmans de l’archipel.
J’y pensais récemment en m’arrêtant devant la mosquée Minaret de Chinguetti, qui relève du Centre culturel islamique de la communauté musulmane des Canaries et à laquelle j’avais déjà consacré quelques lignes en mai 2025.
Créé à l’initiative de membres de la communauté et dans le respect de la législation espagnole, ce centre témoigne d’une évolution intéressante. La présence mauritanienne ne s’exprime plus seulement à travers le commerce, le travail, l’immobilier ou les relations familiales ; elle aspire également à participer de manière organisée à la culture, à l’enseignement, aux œuvres religieuses et à la vie de la communauté musulmane.
Il y a là, à sa manière, une forme de diplomatie culturelle portée par la société elle-même.
Ce capital de présence et de réputation construit au fil des décennies mérite d’autant plus d’être préservé qu’une autre réalité est apparue avec force.

Quand Las Palmas devient une destination estivale mauritanienne

La seconde transformation est en effet spectaculaire : l’afflux de Mauritaniens pendant les vacances.
Je ne fais pas partie de ceux que cette évolution inquiète par principe. Bien au contraire.
Voir davantage de Mauritaniens en mesure de voyager, de prendre des vacances, de consommer et parfois d’acquérir une résidence à l’étranger peut aussi être interprété comme l’un des signes de l’élargissement relatif du bien-être à des catégories qui, autrefois, n’y avaient pas accès.
L’impact économique de cette présence est d’ailleurs évident. Les Mauritaniens dépensent à Las Palmas pour se loger, se soigner, se restaurer, se déplacer, faire leurs achats et bénéficier de multiples services.
Mais en observant ces flux, une autre question me vient immédiatement à l’esprit : quelle part de cette dépense aurait pu rester en Mauritanie si nous avions su offrir chez nous une partie de ce que nos compatriotes viennent chercher ici ?

Et pourquoi pas Nouadhibou ?

La question est d’autant plus légitime que, de l’autre côté de l’océan, nous disposons d’un littoral atlantique exceptionnel, de N’Diago au Cap Blanc.
Plages, paysages, climat, espaces naturels : le potentiel existe. Ce qui manque encore, ce sont trop souvent les infrastructures, les services, les loisirs, les capacités d’accueil et, plus largement, cette culture touristique qui transforme un potentiel naturel en véritable destination.
Sur ce point, je ne voudrais surtout pas distribuer les responsabilités en m’en exonérant.
Les régimes et gouvernements mauritaniens successifs — y compris un gouvernement auquel j’ai moi-même appartenu, et j’assume donc ma part de cette responsabilité collective — n’ont pas réussi jusqu’ici à créer les conditions permettant à Nouadhibou ou à d’autres localités de notre littoral de constituer une alternative crédible à certaines destinations étrangères.
Au lieu de nous étonner de voir les avions à destination de Las Palmas se remplir de Mauritaniens, nous pourrions donc commencer par nous demander : qu’avons-nous fait pour qu’une partie d’entre eux puisse trouver sur les côtes de son propre pays ce qu’elle va chercher ailleurs ?
C’est aussi une question économique. Une politique ambitieuse de tourisme intérieur permettrait de retenir dans le pays une partie de ces dépenses et de créer de l’activité, des emplois et des services sur notre littoral.

Quand le nombre finit par produire une image

Cette massification de la fréquentation estivale fait cependant apparaître une autre question, beaucoup moins présente lorsque j’écrivais mon étude en 2010.
Lorsque quelques personnes se comportent mal au sein d’une présence numériquement réduite, leurs actes restent généralement individuels. Lorsque des centaines de personnes se concentrent périodiquement dans les mêmes lieux, certains comportements finissent, à tort ou à raison, par fabriquer une image collective.
Au cours de ce séjour, mais aussi auparavant, j’ai entendu des remarques sur le bruit, le non-respect de la tranquillité du voisinage ou certaines manières d’occuper l’espace public.
Il faut être extrêmement prudent sur ce terrain.
D’abord parce qu’il serait injuste de faire porter à la communauté mauritanienne établie aux Canaries, qui a construit pendant des décennies des relations de bon voisinage, la responsabilité de comportements essentiellement liés à une fréquentation saisonnière.
Ensuite parce qu’il serait tout aussi injuste d’attribuer à l’ensemble des vacanciers mauritaniens les incivilités de quelques-uns. Nombreux parmi eux sont ceux qui viennent ici, passent leurs vacances, respectent les lois et les usages du pays d’accueil et repartent sans que leur présence pose le moindre problème.
Mais refuser les généralisations ne doit pas conduire à nier ce qui mérite d’être corrigé.
On pourra toujours faire valoir — à juste titre — que le touriste mauritanien dépense beaucoup et que commerces, services, cliniques ou propriétaires tirent profit de sa présence.
Mais un peuple ne se présente pas aux autres par son seul pouvoir d’achat.
Lorsque nous franchissons une frontière, nous ne voyageons pas seulement avec notre passeport et notre argent. Que nous le voulions ou non, nous emportons avec nous une part de l’image de notre pays: les nations ne durent que par leurs valeurs morales.

Une étude à reprendre, plutôt qu’un texte à rééditer

Seize ans après, je mesure finalement combien « La tentation canarienne des Mauritaniens » mériterait moins d’être simplement republiée que d’être entièrement revisitée.
Le phénomène que j’avais essayé d’analyser à travers l’histoire de la pêche, du commerce et du voisinage s’est considérablement diversifié. Aux mobilités anciennes se sont ajoutés de nouveaux profils migratoires, la multiplication des résidences, une fréquentation touristique massive, de nouveaux comportements de consommation et de nouvelles perceptions réciproques.
Les Mauritaniens de Las Palmas ont changé. Las Palmas elle-même a changé. Les migrations ont changé. Les relations entre la Mauritanie, l’Espagne et les Canaries ont, elles aussi, évolué.
Il faudrait donc aujourd’hui reprendre ce travail avec des chiffres nouveaux, une enquête de terrain, une sociologie actualisée de la communauté résidente et des flux saisonniers, une évaluation des investissements et des dépenses, mais aussi une étude de l’image que les deux sociétés ont désormais l’une de l’autre.
Le même Atlantique continue de séparer les deux rives. Mais il n’a jamais été seulement une frontière : il est aussi un espace de voisinage.
Si la tentation canarienne des Mauritaniens s’est amplifiée en seize ans, le véritable enjeu n’est donc pas de la combattre. Il est de savoir mieux l’accompagner, de préserver le capital de confiance acquis par la communauté installée, d’inviter le visiteur à être attentif à l’image qu’il donne de son pays et, surtout, de construire sur notre propre rive les conditions permettant qu’un jour le Mauritanien puisse trouver chez lui une part de ce qu’il traverse aujourd’hui l’Atlantique pour chercher ailleurs.

Abdel Kader Ould Mohamed