Pour une école mauritanienne réaliste : unir sans uniformiser: A la mémoire du professeur Ambroise Quéffélec (1948-2013)/Par Bah Ould Zein, professeur d’université

19 August, 2026 - 23:39

Depuis plus de soixante ans, la question des langues domine presque toutes les réformes de l'enseignement en Mauritanie. Les gouvernements changent, les programmes sont révisés, les appellations se succèdent — réajustement, bilinguisme, arabisation, unification, école républicaine — mais le débat demeure, comme si l'avenir de l'école dépendait avant tout du choix d'une langue.

Cette manière de poser le problème est pourtant réductrice. La véritable question n'est pas de savoir quelle langue doit triompher des autres, mais comment organiser leur complémentarité au service des élèves, de la cohésion nationale et du développement du pays.

Avec Ambroise Queffélec, j'avais montré dans "La longue marche de l'arabisation en Mauritanie" que la question scolaire avait très tôt cristallisé des aspirations culturelles et politiques contradictoires. L'école coloniale avait favorisé le français et contribué à l'émergence d'une élite francophone, tandis que les élites issues de la culture arabo-islamique se trouvaient relativement marginalisées. Les réformes engagées après l'indépendance ont cherché à corriger ce déséquilibre, mais elles ont, à leur tour, nourri les craintes des communautés négro-mauritaniennes, qui redoutaient que l'arabisation ne débouche sur une forme d'assimilation culturelle.

Plus d'un demi-siècle après les premières réformes, cette interrogation demeure entière : comment construire une école qui affirme l'identité arabo-islamique de la Mauritanie sans marginaliser les langues et les cultures pulaar, soninké et wolof, tout en préservant la place du français, qui reste indispensable dans une partie de l'enseignement supérieur, des sciences et de la vie professionnelle ?

À mes yeux, le débat est mal posé. Le choix n'est pas entre l'arabisation intégrale et le maintien d'un système dominé par le français. La seule voie durable est celle d'un plurilinguisme organisé, progressif et pragmatique, où chaque langue trouve sa fonction au lieu d'être perçue comme la rivale d'une autre.

Une réalité linguistique à regarder sans passion

La Mauritanie est un pays plurilingue. C'est une évidence sociologique que le débat public a souvent transformée en sujet d'affrontement.

Deux grands ensembles linguistiques structurent le pays. Le premier, largement majoritaire, réunit les populations arabo-berbères et haratines, dont la langue quotidienne est le hassaniyya. Cette variété d'arabe, proche de l'arabe classique par une partie de son vocabulaire et de sa structure, s'est enrichie au contact du berbère zenaga et des langues africaines voisines.

Le second regroupe principalement les locuteurs du pulaar, du soninké et du wolof. Bien que numériquement minoritaires, ils considèrent leurs langues comme des éléments constitutifs de leur identité et du patrimoine national. Leur inquiétude est connue : qu'une arabisation conçue comme une homogénéisation linguistique conduise progressivement à l'effacement de leurs cultures. Dans cette perspective, le français est parfois perçu comme une langue de neutralité, voire comme une protection contre l'assimilation.

Le cadre juridique reflète cette diversité. La Constitution reconnaît l'arabe, le pulaar, le soninké et le wolof comme langues nationales, tout en faisant de l'arabe la langue officielle. Le français ne bénéficie plus d'un statut officiel, mais il demeure une langue de travail, de formation et d'enseignement scientifique.

C'est là que réside le paradoxe mauritanien. Le français est juridiquement absent, socialement minoritaire, mais il reste indispensable dans une partie de l'enseignement supérieur, de l'administration, des secteurs techniques et des échanges internationaux. Pourtant, sa maîtrise recule. Les générations qui l'ont appris dans de bonnes conditions arrivent aujourd'hui au terme de leur carrière, tandis que beaucoup de jeunes quittent l'école avec un niveau insuffisant pour suivre aisément des études scientifiques.

Cette réalité interdit les réponses simplistes. Elle invite au contraire à sortir d'une logique d'opposition entre les langues.

Dépasser un faux débat

Depuis l'indépendance, la politique linguistique est souvent présentée comme un choix exclusif : renforcer l'arabe ou préserver le français. Cette manière de poser le problème est trompeuse.

Aucune langue ne se développe durablement en éliminant une autre. Les sociétés les plus performantes sont souvent celles qui savent attribuer à chaque langue une fonction claire.

L'arabe est naturellement appelé à demeurer la langue officielle de l'État, de la citoyenneté et d'une tradition intellectuelle et religieuse qui constitue l'un des fondements de l'identité nationale.

Le français, quant à lui, conserve une utilité que nul ne peut sérieusement contester. Il ouvre l'accès à une vaste production scientifique, facilite les relations avec une grande partie de l'Afrique francophone et reste présent dans de nombreux domaines techniques, économiques et universitaires.

La question essentielle n'est donc pas de savoir quelle langue doit l'emporter. Elle est beaucoup plus simple : quelle fonction convient-il d'attribuer à chacune d'elles pour garantir la réussite des élèves et répondre aux besoins du pays ?

C'est à partir de cette interrogation que peut être pensée une politique linguistique réaliste.

Donner à chaque langue sa fonction

Une politique linguistique efficace ne consiste pas à opposer les langues, mais à définir clairement le rôle de chacune. C'est à cette condition que le plurilinguisme devient un atout plutôt qu'une source de tensions.

La langue maternelle, premier outil d'apprentissage

Les recherches en sciences de l'éducation convergent sur un point : l'enfant apprend plus facilement lorsqu'il découvre les premiers savoirs dans la langue qu'il parle au quotidien. Cette réalité vaut pour tous les enfants mauritaniens, qu'ils soient hassanophones, pulaarophones, soninkophones ou wolophones.

Il ne s'agit pas de faire de la langue maternelle l'unique langue de scolarisation ni d'enfermer chaque élève dans son appartenance linguistique. Son rôle est plus simple et plus décisif : faciliter l'acquisition de la lecture, du calcul et des connaissances fondamentales avant d'accompagner progressivement l'élève vers les langues de l'école.

Pour les enfants hassanophones, cette transition doit tenir compte de la proximité entre le hassaniyya et l'arabe standard, sans les confondre. La première est la langue de la vie quotidienne ; le second est la langue de l'écrit, de l'administration, de la culture et de l'enseignement. Le passage de l'une à l'autre exige une pédagogie adaptée.

Pour les élèves dont la langue première est le pulaar, le soninké ou le wolof, la logique est la même : partir de la langue qu'ils maîtrisent afin de construire des apprentissages solides avant d'élargir progressivement leurs compétences linguistiques.

Cette orientation est d'ailleurs conforme à l'esprit de la loi de 2022. Encore faut-il lui donner les moyens de réussir : former les enseignants, élaborer des terminologies cohérentes, produire des manuels de qualité et évaluer les expérimentations avant toute généralisation.

L'arabe, langue commune de la nation

Dans un pays où l'arabe est la langue officielle, il est légitime que tous les élèves en acquièrent une maîtrise solide. Cette exigence ne contredit en rien la diversité linguistique du pays ; elle en constitue au contraire le principal facteur d'unité.

L'arabe doit cependant être enseigné comme une langue de communication, de culture, de savoir et de citoyenneté. Il ne peut devenir le symbole d'une domination culturelle sans compromettre l'adhésion de ceux qui ne le parlent pas comme langue première.

Il serait également peu réaliste d'appliquer les mêmes méthodes à tous les élèves. Un enfant hassanophone n'aborde pas l'arabe dans les mêmes conditions qu'un enfant dont la langue maternelle est le pulaar, le soninké ou le wolof. Des parcours différenciés, conduisant aux mêmes objectifs de maîtrise, répondraient mieux aux exigences de la pédagogie.

Le français, langue des sciences et de l'ouverture

Le débat sur le français est souvent prisonnier de considérations idéologiques. Or la question est d'abord pédagogique.

Le français demeure indispensable dans une partie de l'enseignement supérieur, de la recherche, des professions techniques et des échanges avec de nombreux partenaires de la Mauritanie. Vouloir l'écarter sans disposer d'alternatives pleinement opérationnelles reviendrait à affaiblir les élèves plutôt qu'à les servir.

Son enseignement doit néanmoins être repensé. Introduit tôt dans la scolarité, il devrait d'abord privilégier l'expression orale et la communication avant de conduire progressivement les élèves vers la lecture, l'écriture et le vocabulaire scientifique.

La transition vers un enseignement partiel des sciences en français ne peut être que progressive. À défaut, on demanderait aux élèves d'apprendre des disciplines complexes dans une langue qu'ils ne maîtrisent pas encore suffisamment. Ce serait compromettre à la fois l'apprentissage de la langue et celui des sciences.

Le véritable réalisme consiste donc à préserver le rôle scientifique du français tout en améliorant son enseignement et en préparant, sur le long terme, les conditions d'une plus grande autonomie linguistique.

Apprendre aussi la langue de l'autre

Une nation ne se construit pas seulement autour d'une langue commune. Elle se renforce aussi lorsque chacun accepte de découvrir la langue et la culture de l'autre.

En Mauritanie, cet effort ne peut reposer uniquement sur les minorités linguistiques. Si les élèves parlant le pulaar, le soninké ou le wolof apprennent l'arabe, il est tout aussi souhaitable que les élèves hassanophones soient initiés à au moins une autre langue nationale.

Cette réciprocité possède une forte portée symbolique. Elle signifie que le plurilinguisme n'est pas une concession accordée à quelques communautés, mais un patrimoine partagé qui concerne l'ensemble de la nation.

La loi de 2022 s'inscrit dans cette logique en prévoyant que les élèves arabophones apprennent au moins l'une des autres langues nationales. Cette orientation est pertinente, à condition de rester compatible avec les capacités réelles du système éducatif.

L'objectif ne doit pas être de former des élèves maîtrisant parfaitement cinq ou six langues. Une telle ambition serait irréaliste. Il est plus raisonnable de viser une compétence élémentaire de communication, complétée par la découverte de l'histoire, de la littérature orale et des traditions des autres composantes de la nation.

Un élève de Nouakchott pourrait ainsi acquérir des notions de pulaar ou de wolof ; un élève de Sélibaby être initié au soninké ; un enfant non arabophone apprendre parallèlement l'arabe. Cette connaissance réciproque contribuera sans doute davantage à la cohésion nationale que bien des discours sur l'unité.

Une seule école, un même savoir

Le pluralisme linguistique ne doit jamais conduire à l'existence de plusieurs écoles mauritaniennes évoluant chacune dans son propre univers.

Quels que soient les médiums d'enseignement, tous les élèves doivent accéder aux mêmes connaissances, préparer les mêmes diplômes et être évalués selon les mêmes exigences. Les langues peuvent varier ; les objectifs de formation doivent rester communs.

Cette unité est particulièrement importante dans l'enseignement de l'histoire. Celleci doit rendre compte de toutes les composantes du pays : les anciennes cités caravanières, les mahadras, l'héritage arabo-berbère, les sociétés du fleuve, les traditions pulaar, soninké et wolof, la mémoire de l'esclavage et de ses séquelles, ainsi que les relations historiques avec le Maghreb, le Sahel et l'Afrique de l'Ouest.

L'école n'a pas pour mission de juxtaposer des mémoires concurrentes. Elle doit construire une mémoire nationale capable d'intégrer toutes les composantes de la société mauritanienne. Chaque élève doit comprendre que l'histoire de l'autre fait désormais partie de sa propre histoire.

Le réalisme avant les proclamations

Le principal risque d'une réforme linguistique est de vouloir aller plus vite que les moyens disponibles.

Décréter l'enseignement simultané de plusieurs disciplines en arabe, en français, en pulaar, en soninké et en wolof, sans enseignants qualifiés, sans ressources pédagogiques adaptées ni manuels suffisants, reviendrait à fragiliser encore davantage un système éducatif déjà confronté à de nombreuses difficultés.

Toute réforme sérieuse doit donc être progressive. Elle devrait commencer par des expérimentations conduites dans plusieurs régions représentatives, accompagnées d'une évaluation indépendante des résultats, d'un vaste programme de formation des enseignants et d'un effort soutenu de production de ressources pédagogiques, imprimées et numériques.

Une autre exigence s'impose : distinguer les compétences disciplinaires des compétences linguistiques. Un élève ne doit pas être considéré comme faible en mathématiques parce qu'il ne maîtrise pas encore parfaitement la langue dans laquelle l'exercice lui est présenté. Confondre ces deux dimensions conduit à fausser l'évaluation et, par conséquent, les politiques éducatives qui en découlent

Former une véritable élite plurilingue

Pendant longtemps, l'école mauritanienne a contribué, parfois malgré elle, à former deux élites qui se connaissent mal et dialoguent difficilement. L'une, arabophone, est profondément enracinée dans la culture nationale mais demeure parfois éloignée de certains savoirs scientifiques ou techniques. L'autre, francophone, maîtrise davantage les outils de la modernité mais apparaît, aux yeux de beaucoup, moins solidement ancrée dans les réalités linguistiques et culturelles du pays.

Cette situation n'est satisfaisante pour personne. La Mauritanie n'a pas besoin d'élites parallèles ; elle a besoin d'une génération capable de circuler naturellement entre plusieurs univers linguistiques et culturels.

L'objectif devrait être clair : former des citoyens maîtrisant pleinement l'arabe, capables d'étudier, de travailler et de rechercher en français, connaissant au moins une autre langue nationale et disposant des bases nécessaires en anglais, désormais incontournable dans la recherche scientifique, les technologies et les échanges internationaux.

Tous les élèves n'atteindront évidemment pas le même niveau dans chacune de ces langues. L'essentiel est ailleurs : fixer un socle commun réaliste, permettant à chacun de poursuivre ses études, d'accéder à l'emploi et de participer pleinement à la vie nationale.

Le réalisme comme principe

Au fond, le débat linguistique en Mauritanie oppose trop souvent des positions de principe. Les uns rêvent d'une arabisation totale ; les autres redoutent toute évolution susceptible de réduire la place du français. Entre ces deux visions, une voie existe pourtant : celle du réalisme.

Une politique linguistique ne se juge pas à la place symbolique qu'elle accorde à chaque langue, mais aux résultats qu'elle produit. Permet-elle aux enfants de mieux apprendre ? Réduit-elle les inégalités ? Prépare-t-elle les jeunes aux études supérieures, à l'emploi et à la citoyenneté ? C'est à ces questions qu'elle doit répondre.

Dans cette perspective, la langue maternelle trouve naturellement sa place dans les premiers apprentissages ; l'arabe s'affirme comme langue commune de l'État et de la citoyenneté ; le français demeure une langue de savoir, d'ouverture et de formation scientifique ; les autres langues nationales deviennent des instruments de transmission culturelle, de dialogue et de rapprochement entre les Mauritaniens.

Une telle organisation ne satisfera sans doute pas les partisans des solutions radicales. Mais l'expérience montre que les politiques fondées sur l'exclusion d'une langue ou d'une communauté ne produisent ni la cohésion nationale ni la réussite scolaire.

L'arabisation ne doit pas signifier l'effacement du pulaar, du soninké ou du wolof. La promotion de ces langues ne peut davantage conduire à contester la place de l'arabe. Quant au français, il ne doit plus être le privilège d'une minorité, mais un outil de formation accessible à tous ceux qui en auront besoin.

Conclusion

L'école mauritanienne n'a plus à choisir entre l'identité et la modernité, entre l'arabe et le français, entre la majorité et les minorités. Sa mission est plus exigeante : faire de cette diversité linguistique une richesse éducative plutôt qu'un motif de division.

Une école véritablement nationale n'est pas celle qui impose une langue unique. C'est celle qui garantit à chaque enfant, quelle que soit sa langue maternelle, un égal accès au savoir, aux diplômes, aux responsabilités et à la citoyenneté.

La Mauritanie ne gagnera pas la bataille de son école en opposant ses langues. Elle la gagnera en donnant à chacune la place que lui assignent l'histoire, la pédagogie et l'intérêt national.

Bah Ould Zein