Le syndrome du « Matle Evrassou. » Redux ?  Le ‘Pouvoir’, cette drogue dure /Par le professeur Boubacar N’Diaye

4 June, 2026 - 01:45

Ne voilà-t-il pas qu’un autre débat sur un hypothétique ‘troisième mandat’ pour le chef d’État du moment en filigrane s’invite, cette fois-ci, dans un autre débat sur un ‘Dialogue National Inclusif’ que toute les bonnes volontés de ce pays s’échinent vaillamment à (re)mettre sur les rails ? Et cette intrusion s’est faite de manière si prématurée, n’est-ce pas, puisque ce général-président n’en est qu’à mi-parcours de son deuxième quinquennat ?

Du déjà-vu, doit-on dire !  L’on se souvient que, vers la fin du second mandat du général/président précédent, nous avions été soumis aux mêmes incertitudes traumatisantes du « patira/partira pas », « amendement à la Constitution--ou pas ».  Mes deux sous de participation au débat d’alors avait commencé par suggérer comment un conseiller intrépide dans l’entourage d’un Aziz se croyant alors omnipotent et sûr de son fait, pourrait le secourir bien malgré lui, l’aider « à ne pas aller trop loin » et, ce faisant, lui épargner ainsi de tomber dans le piège implacable qui a fait mordre la poussière à bien plus futés que lui. Je m’étais alors appuyé sur une étude magistrale d’une collègue qui avait minutieusement analysé comment et pourquoi les tyrans de tous acabits, à travers l’histoire, ont eu tendance à (presque) toujours aller trop loin—et à leur perte ; (Que l’on me permette, ici, une petite digression qui n’est pas insignifiante).[i]

 

                                          Cette drogue dure appelée ‘pouvoir’

Même si, grâce à Dieu, notre Aziz n’était pas alors devenu un tyran ‘patenté’ malgré ses nettes proclivités, les enseignements de l’étude de la professeure Betty Glad s’appliquaient surement aux aspirants-tyrans.[ii] Au vu de ce qui lui est arrivé malgré l’impression qu’il a donnée de renoncer au pouvoir en le cédant à un dauphin qu’il était censé avoir soigneusement choisi et aidé à faire élire (de la manière que l’on sait), une interprétation expansive de l’analyse de la Prof. Glad peut inférer, qu’après tout, Aziz est bien allé ‘trop loin’ en voulant ‘partir sans partir’ à sa façon insidieuse.

Concourant au même débat, c’est, cependant, un autre article qui est encore plus approprié.  Il s’inspire d’une notion psychosociale bien connue en milieu arabo-berbère (‘Malte Evrassou’, les Bambaras diraient ‘Atta yere bollo’) qui nous vaut (et pas qu’à nous seuls !) ces anxiétés et controverses chaque fois qu’approche l’échéance fatidique du ‘second et dernier mandat’ d’un chef d’État plus ou moins mal élu sous nos tropiques.[iii]  Ces ‘excellences’ qui, inévitablement, trainent toujours un nombre impressionnant de casseroles (abus multiples, violations tous azimuts de la loi, etc.) et se mettent à dos de puissantes tribus ou communautés dont les représentants dans la classe politique et (surtout) dans les institutions d’importance s’impatientent de les voir sans la protection du pouvoir d’État pour leur faire un sort.  Un sort que tous veulent éviter à tout prix, le moyen le plus rassurant, étant, bien sûr, de ne surtout pas quitter le pouvoir. Cet article est, sans aucun doute, le plus pertinent à cet instant politique, véritable serpent de mer auquel nous sommes confrontés depuis quelques semaines déjà, éclipsant d’emblée le ‘Dialogue National Inclusif’ si crucial à l’avenir du pays, croyait-on.  Certains croient que ce débat sur une révision de la Constitution (sans doute pour rendre un troisième mandat possible) est un simple combat d’arrière-garde. Cette lecture serait, me semble-t-il, ignorer ce qui pourrait bien être une manifestation des effets pervers de cette drogue dure appelée pouvoir !

Les quelques études d’éminents psychologues et psychiatres de divers horizons dont l’économie est faite dans l’article susmentionné sont catégoriques et alarmants :  Le type de pouvoir dont jouissent nombre de dirigeants de pays comme la Mauritanie a tous les effets d’une drogue.  Avec une longue liste « d’effets secondaires »[iv] s’il vous plait ! Comme le souligne une de ces études, « le pouvoir, surtout le pouvoir absolu, intoxique.  Ses effets se font sentir au niveau cellulaire et neurochimique ».[v] Le professeur Al Rodhan de poursuivre : « Comme les toxicomanes, la plupart de ceux qui sont au pouvoir chercheront à maintenir le plaisir intense (le ‘high’) que leur procure le pouvoir, parfois à tout prix. Le pouvoir, comme toute substance hautement addictive, lorsqu’on en est privé, crée des envies jusqu’au niveau cellulaire qui généreront une très forte résistance à y renoncer ». En d’autres termes, le pouvoir active dans le cerveau, les mêmes processus à tous égards similaires à ceux de l’addiction aux drogues dures. La conclusion que tire le professeur Al Rodhan mérite d’être méticuleusement méditée : « Étant donné que le retrait du pouvoir [peut-être même la perspective d’un retrait], comme toute désintoxication subite, produira des envies incontrôlables, il est hautement improbable que ceux [pluriel !] qui ont le pouvoir, surtout le pouvoir absolu, l’abandonneront volontairement, en douceur, et sans dommage matériel ou humain [souligné par moi]. Il est important de se rappeler que, comme tout sentiment humain, le pouvoir est neuro-chimiquement intermédié et que tout pouvoir absolu peut créer des impulsions irrationnelles, additives et destructrices ».  En d’autres termes, ce qui pourrait conduire le sage à conclure qu’un tel comportement relève assurément de la condition du « Matle Evrassou ! ».

 

                                                    Mêmes symptômes, même cas ? 

Peut-on douter qu’en 2018 et 2019 jusqu’à ce qu’il lui devienne manifeste que ses desseins, quoique relayés plutôt par ses affidés, de révision de la Constitution, avaient fait l’objet d’un veto sans appel des chefs de l’institution qui squatte l’échiquier politique mauritanien depuis près de 50 ans, Ould Abdel Aziz semblait exhiber presque tous les signes de ce syndrome ? A l’examen critique, « l’ambiguïté stratégique » sous forme d’un mutisme entendu sur le sujet qu’il avait alors adaptée ne semble-t-elle pas être la même démarche de son successeur face aux clameurs de ses propres affidés qui pérorent, près de dix ans plus tard, les mêmes arguments cousus de fil blanc ? Encore une fois, ce sont toujours les mêmes, sans vergogne aucune ! Il est vrai jusque-là, qu’ils n’ont pas tout bonnement réclamé un trône pour lui.

Certes, dira-t-on--avec raison--que ces deux généraux/présidents sont de caractères et de tempéraments différents et que Ghazouani—avec raison encore, je crois—ne semble pas être aussi porté sur le cette ‘drogue’ que son prédécesseur, ‘alter ego’, et complice dans deux coup d’état militaires dont le dernier a réduit à néant tout espoir de démocratisation, de ‘normalisation’ du pays (ne parlons pas des autres ‘coups’). Pour perdre ses illusions sur le poids de l’argument de la différence que feraient les personnalités, profiles, et psychologies des toxicomanes qu’enfante le pouvoir absolu, il suffit de lire encore le Professeur Al Rodhan qui argue par ailleurs que la neurochimie du pouvoir a des implications sur la politique et l’alternance au pouvoir.  Étant donné que l’effet du pouvoir sur le cerveau est de créer une situation d’addiction, les individus dont le pouvoir n’est pas limité seront incapables de se contrôler, ce qui favorisera l’apparition de dictateurs.  Dans ces cas, « La brutalité et le manque d’égard pour les citoyens de pays dirigés par de tels leaders au pouvoir absolu tendront à être la règle quelle que soit la psychologie du dirigeant » (c’est moi qui souligne).  A bon entendeur…

 

                                                    Briser le cycle infernal

La constitution, pérorent-ils, n’est pas le Coran. Bien sûr que non, d’autant plus qu’une Constitution devrait être toilettée de temps en temps pour garder sa pertinence et servir sa raison d’être.  Si c’est cela la préoccupation majeure, va pour une révision constitutionnelle !

Pour une fois, pourrait cette révision avoir pour objet, non pas d’assouvir les addictions de présidents en fin de second mandat, mais plutôt d’éliminer pour longtemps ces débats cycliques qui empoisonnent la politique de ce pays en y insérant des clauses destinées à limiter, sinon éliminer, les effets secondaires de cette ‘substance’ dangereuse appelée pouvoir qui fait immanquablement des ravages ? Y compris dans la classe politique et les citoyens en les soumettant régulièrement à ces poussées de fièvres et tourments dont tous peuvent se passer ! Ces révisions devraient avoir pour but ultime de sortir nos constitutionnalistes des sentiers battus du copier-coller de la Constitution de la Cinquième République Française et tenir compte des conclusions d’études concordantes sur les effets du pouvoir absolu sur le comportement de ceux qui en sont investis.  Ce serait déjà ça, d’autant plus que les raisons sont nombreuses de revoir, dans sa totalité, la très imparfaite Constitution Ould Taya/Ould Mohamed Vall !

 

NOTES

[1] Cet article est intitulé “Qui aidera Aziz à ne pas aller trop loin”. Il serait éminemment didactique de le lire pour mieux cerner l’arrière-plan de celui évoqué dans le titre du présent article. Il avait été publié sur un site électronique se dénommant ‘verre de thé’ en Hassanya, mais comme l’aurait prononcé un Demba Sy du fin fond du Fouta. C’était lorsque le journaliste Abdoulaye Diagana était à la manœuvre, avant qu’il n’aille exercer ses immenses talents--et faire œuvre utile—ailleurs.  Pour quelque raison, une recherche de cet article (ou d’un autre en forme de ‘Lettre Ouverte’ à l’exilé du Qatar, en 2017) lui aussi publié sur le site le même site (kassataya.com) conduira le curieux à se retrouver nez à nez avec un code 404 goguenard. Je me suis toujours demandé de quel péché si pendable dont je me serais rendu coupable qu’il reste, même pour moi-même, une énigme, pour que ces articles aient semble-t-il été tout simplement éliminés de ce site.  Mystère donc. Heureusement, l’article a été repris dans un chapitre de La Mauritanie des colonels. 40 ans de médiocrité au pouvoir (pp. 188-194) (L’Harmattan, 2021). Il est regrettable que, du fait de ce qui s’apparente à une suppression délibérée, cet article n’ait pu être lu et médité par ceux qui trompètent aujourd’hui encore l’argument du 3eme mandat.  Ce sont essentiellement les mêmes !

2 Voir Betty Glad, «Why Tyrants Go Too Far : Malignant Narcissism and Absolute Power », Political Psychology Vol. 23  (1)2002 : 1-37. 

3 Voir Votre Président, l’Obsession du Pouvoir, et la Science: Le syndrome ‘Matleveydrassou’” Par Prof. Boubacar N’Diaye, https://mauriweb.info/node/5415 

4 Voir “Power Causes Brain Damage: How leaders lose mental capacities—most notably for reading other people—that were essential to their rise” by Jerry Useem. https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2017/07/power-causes-brain-damage/528711/

5 Voir Nayef Al Rohan, “The Neurochemistry of Power: Implications for Political Change, https://blog.politics.ox.ac.uk/neurochemistry-power-implications-political-change/