
Le Calame: Plusieurs attaques simultanées et coordonnées ont été perpétrées, ce 25 avril 2026, contre des points stratégiques de certaines villes du Mali : Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré. Ces attaques ont été revendiquées par le FLA et le JNIM, enfonçant ce pays voisin dans l’incertitude et accentuant la menace sur la Mauritanie. La chute de Bamako ne risque -t-elle pas de plonger la région dans une instabilité chronique ?
Mohamed Vall Bellal: Oui, les nouvelles venant du Mali sont effectivement préoccupantes. Les attaques coordonnées à l’échelle nationale, avec extension vers Bamako, marquent effectivement l’entrée du conflit dans une nouvelle phase. Toutefois, il convient d’être prudent dans l’interprétation de ces évolutions. Même si certaines villes peuvent être temporairement ciblées ou partiellement affectées, comme Kidal, Gao, Mopti, Sévaré, cela ne signifie pas nécessairement un contrôle durable.
Au Mali, comme plus largement dans le Sahel, les dynamiques de contrôle territorial sont souvent fluctuantes, fragmentées et contestées dans le temps. Suite à l’offensive actuelle, le Mali apparaît certes morcelé, tel un “patchwork” territorial éclaté où coexistent diverses influences, mais jusqu’à l’heure où nous parlons, doté d’un pouvoir central qui continue d’exercer les attributs de la souveraineté étatique.
Il faut attendre les prochaines semaines, qui seront déterminantes, pour apprécier l’ampleur réelle des changements en cours. La situation actuelle n’est pas figée et peut évoluer rapidement en fonction des rapports de force militaires, des accords locaux ou des retraits tactiques. La vision sera plus claire lorsque l’on aura observé l’impact des événements, tant sur le plan interne que dans les réactions régionales et internationales, notamment au regard des tensions et divergences d’approches au sein de la CEDEAO et du Maghreb autour du conflit.
Avec le retour du FLA à Kidal, quelle posture diplomatique et sécuritaire la Mauritanie devrait -elle adopter pour se protéger de la contagion de l'instabilité malienne ?
Pour nous, Mauritaniens, quelle que soit la configuration politique au Mali, ce pays demeure et restera un voisin et un frère, avec lequel nous entretenons des relations fondées sur les principes de non-ingérence, de bon voisinage et de coopération mutuellement avantageuse.
Dans ce cadre, notre priorité constante est claire : protéger nos frontières, garantir la sécurité de nos ressortissants et prévenir toute contagion de l’instabilité régionale sur notre propre territoire. Cela implique l’adoption d’une diplomatie de « neutralité positive », fondée sur un positionnement équilibré. Celle-ci nous permet de dialoguer avec l’ensemble des acteurs maliens, tout en préservant notre crédibilité de voisin pragmatique et, au besoin, de médiateur potentiel, en dehors de toute implication dans les rivalités internes.
Une telle posture favorise également la relance d’un cadre politique inclusif de paix au Mali, ainsi qu’un soutien cohérent aux mécanismes multilatéraux tels que l’Union africaine et les Nations unies. À ce titre, il convient de se féliciter du dernier communiqué de notre ministère des Affaires étrangères, qui renouvelle son appui et sa solidarité avec le Mali frère.
Enfin, il faut saluer la cohérence, la constance et la retenue avec lesquelles le président Ghazouani gère ce dossier, ainsi que, plus largement, la clairvoyance qui caractérise la conduite de notre politique extérieure.
- Plus de soixante ans après l'indépendance, la frontière avec le Mali n'est toujours pas physiquement matérialisée, ce qui alimente des tensions récurrentes. En tant qu'ancien diplomate, considérez-vous que ce flou est devenu un risque sécuritaire ingérable ou reste-t-il un outil de flexibilité pour la transhumance ?
- On ne peut plus vraiment parler d’un simple « flou utile ». Pendant des décennies, l’absence de matérialisation physique a effectivement permis une certaine souplesse, notamment pour la transhumance et les échanges traditionnels entre communautés de part et d’autre de la frontière. Cette flexibilité ne s’est pas faite dans le vide : elle s’est appuyée sur un cadre juridique, en l’occurrence l’Accord de Kayes de 1963, qui a servi de référence pour organiser les usages partagés. Mais aujourd’hui, la situation a profondément changé. La montée des menaces sécuritaires, la circulation des groupes armés et des trafics transfrontaliers transforment ce vide en vulnérabilité réelle. Ce qui était hier un espace de vie régulé par des pratiques et des accords devient progressivement une zone grise difficile à contrôler, où les incidents peuvent rapidement dégénérer en tensions entre États.
La question n’est donc plus de choisir entre rigidité et souplesse, mais de trouver un compromis intelligent : maintenir une référence juridique comme l’Accord de Kayes pour préserver la mobilité et les droits d’usage, tout en avançant vers une délimitation claire des frontières, afin de réduire les ambiguïtés et renforcer la sécurité. Autrement dit, formaliser sans rigidifier excessivement.
- Malgré les accords de coopération, les incidents impliquant des civils mauritaniens se multiplient. Comment rétablir la confiance avec Bamako sans compromettre notre lutte contre le terrorisme au Sahel ?
- La répétition d’incidents impliquant des civils traduit un déficit de coordination opérationnelle et de confiance entre acteurs. Pour rétablir cette confiance avec Bamako, plusieurs leviers peuvent être actionnés. D’abord, instaurer des mécanismes conjoints d’enquête rapides et transparents sur chaque incident, afin d’éviter les interprétations unilatérales et les instrumentalisations. Ensuite, renforcer les dispositifs de coordination sécuritaire aux niveaux local et opérationnel : échanges d’informations en temps réel et cadres réguliers de concertation, entre forces de part et d’autre de la frontière. Cela permet de réduire les erreurs d’identification et d’éviter que des civils ne soient pris dans des logiques de suspicion. Enfin, sur le plan diplomatique, maintenir un dialogue politique constant et franc axé sur la fermeté et l’intransigeance vis-à-vis de la protection des ressortissants mauritaniens, mais sans rompre les canaux de coopération sécuritaire.
- Le processus de dialogue est bloqué par des divergences entre les différents camps politiques. L’opposition et le pouvoir butent sur les questions relatives au nombre et à la durée du mandat présidentiel. La première rejette tout débat sur ce thème tandis que la majorité demande à débattre de toutes les réformes constitutionnelles et institutionnelles et joue même comme à une obstruction. Comprenez-vous les positions des uns des autres ?
- Non, je ne comprends pas leurs positions. Il paraît que les réunions préparatoires ont été suspendues suite à un désaccord portant sur l’inscription à l’ordre du jour d’un point ambigu lié aux « mandats présidentiels ». Personnellement, je ne comprends pas pourquoi ni comment ils en sont arrivés à ce niveau de blocage. Je ne vois pas pourquoi la majorité tient à inscrire au programme des discussions un point dont elle sait qu’il ne fera jamais consensus. Idem pour l’opposition qui refuse l’inscription de cette question à l’ordre du jour, au point de mettre en péril la tenue même du dialogue.
Mon conseil à tous est de faire preuve de flexibilité, afin que ce sujet ne devienne pas un obstacle à un événement dont nous espérons qu’il permettra le règlement de questions essentielles en rapport avec l’unité nationale, la cohésion sociale et la bonne gouvernance politique et économique. Il faut reformuler l’ordre du jour à la lumière des avis exprimés par les uns et les autres en vue de dépasser ces «malentendus » ou « procès d’intention » et parvenir ainsi à un agenda accepté par tous.
- Le Président Ghazouani a initié ce dialogue et s'est engagé à appliquer ses résolutions. Pourtant, sa majorité est suspectée de faire obstruction à son projet. À votre avis, ne doit-il pas intervenir directement pour débloquer le processus, faute d’être accusé de rouler pour un troisième mandat ? Avec ce blocage, pensez-vous que ce dialogue pourra se tenir ? Dans l’affirmative, que pourraient en attendre les Mauritaniens ?
- Le président Mohamed ould Cheikh El Ghazouani a été clair et constant sur un point essentiel : il a affirmé qu’il ne ferait jamais entorse à la limitation des mandats et qu’il n’envisage, en aucun cas, de briguer un troisième mandat. Sans ambiguïté, cette position devrait en principe dissiper les procès d’intention. Pourtant, cela n’empêche pas certains segments au sein de la majorité de semer le doute et de brouiller les cartes, ce qui alimente inutilement les suspicions et complique le climat politique. Cela dit, je reste confiant dans les efforts du coordinateur monsieur Moussa Fall, ainsi que des partis et personnalités de bonne volonté qui continuent de travailler pour surmonter les blocages actuels. Il existe encore une marge pour parvenir à un compromis et relancer le processus de dialogue dans un esprit constructif.
Cependant, si ces efforts venaient à échouer, il appartiendrait alors au président de la République de prendre ses responsabilités et d’engager les réformes dont le pays a besoin. L’histoire politique mauritanienne offre d’ailleurs un précédent intéressant. Dans les années 1973-1975, Moktar ould Daddah n’avait pas réussi à réunir l’ensemble des forces politiques autour d’une même table de dialogue. Il avait alors choisi de se mettre à l’écoute de l’élite nationale et des mouvements d’opposition, afin de mieux appréhender les attentes sociales et politiques du moment et d’engager les réformes jugées nécessaires au développement du pays. Cette démarche s’était révélée constructive, s’inscrivant, pour le pouvoir et pour l’opposition, dans une logique de «gagnant-gagnant ». Dans cet esprit, si le dialogue actuel venait à s’enliser durablement, on peut s’attendre à ce que le président Ghazouani s’inscrive dans une approche similaire : impulser des réformes capables de répondre aux attentes des Mauritaniens en matière de gouvernance, de transparence, d’équité sociale et de consolidation de l’unité nationale.
- Avez-vous des craintes sur le déverrouillage des articles relatifs au nombre et à la durée des mandats présidentiels. Est-ce la véritable raison de la suspension de la réunion préliminaire des représentants des camps politiques ? Quelles peuvent être les implications politiques dudit déverrouillage ?
- Je n’ai aucune crainte par rapport à cette question. La problématique du déverrouillage des articles relatifs à la limitation des mandats n’est certainement pas la seule cause des difficultés rencontrées lors des discussions préliminaires. Il conviendrait sans doute d’en rechercher d’autres ailleurs, notamment dans des divergences d’approche, des questions de méthode ou d’autres priorités politiques. Quant aux implications politiques de cet éventuel déverrouillage, elles dépendront largement du contexte. Mais en l’état, je reste confiant et serein sur cette question.
- Comment appréciez-vous la démarche et la confection de la feuille de route par le coordinateur, en concertation avec les acteurs politiques ? Quels sont les thèmes prioritaires que ceux-ci doivent impérativement traiter ?
- Mon appréciation de la démarche et de la confection de la feuille de route est positive : le coordinateur a rapporté fidèlement l’opinion exprimée par chacun des camps politiques. Quant aux thèmes prioritaires que ces acteurs doivent impérativement traiter, je pense qu’il s’agit surtout – comme je l’ai déjà souligné – des questions liées à l’unité nationale, à la cohésion sociale, ainsi qu’à la gouvernance politique et économique.
- Certains intellectuels ont estimé, il y a quelque temps, que le passif humanitaire et l'officialisation des langues nationales ne doivent pas être débattus au cours du dialogue. Mais exclure ces sujets de fond, n'est-ce pas vider, dans une certaine mesure, celui-là de sa substance ?
- Je n’ai jamais entendu dire que ces questions ne doivent pas être débattues. Bien au contraire, un large consensus se dégage pour reconnaître qu’elles sont prioritaires, compte-tenu de leur impact direct sur l’unité nationale et la cohésion sociale. En revanche, je suis inquiet face à ce qui s’annonce comme une véritable « concurrence mémorielle », où chaque groupe de victimes revendique, par compétition, des attentions particulières en invoquant son propre drame.
Les récits de souffrance sont nombreux et légitimes : victimes des répressions policières, purges au sein de l’armée, séquestrations arbitraires, morts extrajudiciaires, tortures, confiscations de biens, etc. Aucune communauté n’a réellement été épargnée. Élèves, étudiants, militaires, ouvriers, acteurs politiques, syndicalistes, tous ont reçu leur lot.
Mais, dans ce registre douloureux, force est de reconnaître que les événements de 1989-1991 restent les plus lourds, les plus poignants et les plus critiques. Leur profondeur et leurs conséquences imposent qu’ils soient abordés avec responsabilité, dans un esprit de vérité, de justice et surtout de dépassement, sans occulter d’autres torts à réparer ni céder à l’instrumentalisation politique.
- Au lendemain de son élection pour un second et dernier mandat, des noms de ses potentiels successeurs ont commencé à circuler, à tel point que Mohamed ould Cheikh El Ghazouani s’est obligé de déclarer, à Néma, que les auteurs de ces rumeurs tentent de le détourner des engagements qu’il a pris à l’égard du peuple mauritanien. Que vous inspire ces sorties, citant même des membres du gouvernement ?
- Rien n’interdit à quiconque de se porter candidat. C’est un droit fondamental et chacun est libre de nourrir des ambitions politiques. Cela dit, il est difficile de gérer une candidature sur une période aussi longue que trois ou quatre ans, en s’exposant en permanence aux contrecoups de l’actualité et aux aléas de la vie publique.
Une telle posture peut également fragiliser le camp présidentiel, en donnant le sentiment de divisions internes ou de calculs prématurés. À certains égards, cela pourrait même être perçu comme une forme d’action de sape, volontaire ou non. C’est pourquoi convient-il, dans les usages politiques, de se démettre de ses fonctions, afin de se consacrer pleinement à son projet personnel. Cela permet de clarifier les positions et d’éviter toute ambiguïté. C’est sans doute à cette exigence de cohérence et de discipline que le président de la République a voulu faire allusion dans son discours à Néma.
- La récente arrestation de deux députés de l'opposition a ravivé les tensions. Quel est votre regard sur la « loi contre les symboles de l'État » ? Est-elle une protection nécessaire ou un outil de musellement de la critique ?
- Je suis, par principe, contre toute forme de répression, d’arbitraire ou d’injustice à l’encontre de tout citoyen ; a fortiori, lorsqu’il s’agit de députés dont le rôle est précisément de porter la voix du peuple et d’exercer un contre-pouvoir. L’arrestation d’un député demeure toujours un fait choquant, alarmant et, à bien des égards, contre-nature, tant elle heurte les principes mêmes de la démocratie. Elle l’est d’autant plus, dans le cas de femmes et des conditions qui interpellent, au regard de leur santé. Cela dit, je reste également fermement opposé à la diffamation, à l’injure, aux excès verbaux, ainsi qu’à toute atteinte à l’intégrité morale et à l’honneur de quiconque ; à plus forte raison, lorsqu’il s’agit du chef de l’État qui incarne la République.
La liberté d’expression est un pilier fondamental, mais elle est inconcevable sans responsabilité. Les deux vont de pair : sans responsabilité, la liberté peut dériver vers une forme d’anarchie destructrice ; sans liberté, la responsabilité devient contrainte et silence. C’est pourquoi la loi relative aux symboles de l’État doit être appliquée dans le strict respect des principes de justice. Elle ne doit ni servir de prétexte pour museler la critique légitime, ni tolérer des dérives qui porteraient atteinte à l’autorité de l’État.
- Face à la crise au Moyen-Orient et à la hausse mondiale des prix, le gouvernement a pris des mesures sur le gaz et le carburant. Est-ce suffisant selon vous, ou l'État a-t- il manqué d'audace pour protéger le pouvoir d'achat des plus démunis ?
- Effectivement, la conjoncture est particulièrement difficile, avec des pressions énormes liées à la crise au Moyen-Orient et à la hausse généralisée des prix à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, les mesures prises par le gouvernement sur le gaz et le carburant sont certes dans l’ordre des choses, mais elles restent en deçà des attentes, surtout pour les populations les plus vulnérables.
On pouvait raisonnablement penser qu’avec une économie largement portée par des ressources de rentes, comme le poisson, le fer, l’or, les télécommunications, mais aussi le cuivre, le pétrole et le gaz, l’État aurait eu une marge de manœuvre plus importante pour amortir le choc. Un effort plus audacieux, mieux ciblé sur les ménages les plus modestes, aurait sans doute permis d’alléger davantage les retombées de cette crise sur le pouvoir d’achat des citoyens.
Propos recueillis par Dalay Lam




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