
Monsieur le Président,
Permettez qu’un observateur attentif des dynamiques sahéliennes, mais aussi un ancien officier de l’armée mauritanienne, s’adresse à vous avec franchise, sans filtre et sens élevé des responsabilités. Mon regard n’est ni distant ni théorique : il est forgé par l’expérience du terrain, le suivi quotidien de l'actualité, l’analyse stratégique et une connaissance intime des équilibres régionaux.
Un leadership véritable ne saurait se réduire à une posture martiale ou à une logique d’affrontement permanent. L’histoire politique et stratégique enseigne qu’un grand dirigeant n’est pas un va-t-en-guerre, mais un architecte de la cohésion nationale, un ingénieur du consensus, in diplomate chevronné, un stratège de la durée, capable de transcender les fractures pour fédérer les énergies autour d’un projet de société structurant et porteur de développement.
À cet égard, je vous demande d’être profondément éveillé : êtes-vous aujourd’hui entouré de conseillers à la hauteur des défis historiques que traverse votre pays ? Disposez-vous, dans votre premier cercle, d’esprits suffisamment indépendants, compétents, lucides et courageux pour vous dire la vérité, même lorsqu’elle dérange ? L’évolution récente de certaines décisions et postures laisse, permettez-moi de vous le dire avec gravité, apparaître un déficit de conseil stratégique, voire une inquiétante faiblesse dans la qualité de l’analyse qui vous est soumise.
Je vous rappelle que le Mali traverse une crise multidimensionnelle dont la résolution ne saurait être exclusivement militaire. La question du Nord ; de l’Azawad; en constitue le cœur historique et politique.
Des populations marginalisées
Les populations touarègues, arabes et, plus largement, l’ensemble des habitants de cette région ont été, depuis les premières années post-indépendance, marginalisées, tenues à l’écart des dynamiques de développement et exclues du récit national. Cette absence prolongée de vision territoriale et d’intégration stratégique a progressivement transformé cet espace en un quasi no man’s land, caractérisé par :
-un abandon institutionnel durable,
-une insécurité chronique, aggravée par la prolifération de groupes armés hétérogènes et la fragmentation des chaînes de commandement,
-un déficit criant d’infrastructures et de services publics,
-un sentiment d’exclusion politique profond,
-et une rupture progressive du lien de confiance avec l’État central.
Ce contexte a favorisé l’émergence d’aspirations autonomistes, voire séparatistes, nourries par :
-des frustrations historiques accumulées,
-des incompréhensions persistantes entre centre et périphérie,
-des animosités interethniques parfois instrumentalisées par des acteurs armés,
-des dissensions politiques profondes,
-et des logiques de confrontation devenues structurelles.
Permettez-moi ce court rappel historiques: ces dynamiques ne sont pas accidentelles : elles s’inscrivent dans une historicité longue. Le tracé des frontières hérité de la colonisation a, en effet, souvent négligé :
-les réalités anthropologiques,
-les continuités sociologiques,
-les appartenances ethniques partagées,
-les dynamiques économiques locales,
-et les solidarités culturelles transfrontalières.
Vous devez savoir que les frontières physiques ne sont pas les frontières humaines. Les échanges, les alliances sociales et les appartenances communes créent des liens bien plus puissants que les découpages administratifs.
Refondation réfléchie et courageuse
Toutefois, Monsieur le Président, il serait intellectuellement insuffisant ; voire politiquement dangereux ; de faire peser l’essentiel des responsabilités sur l’héritage colonial. Les élites maliennes, civiles comme militaires, doivent assumer leur part de responsabilité dans la reproduction de ces déséquilibres et s’engager résolument dans une refondation réfléchie et courageuse.
La sagesse géopolitique impose aujourd’hui retenue et discernement. Les tensions que vous laissez émerger avec certains pays voisins, notamment la Mauritanie, sont non seulement contre-productives, mais potentiellement déstabilisatrices pour toute la région.
En tant qu’ancien officier mauritanien, je puis vous affirmer que nos autorités, avec sang-froid et sens stratégique élevé, ont jusqu’à présent privilégié une doctrine d’apaisement maîtrisé et de retenue responsable, dans l’attente que les dynamiques internes maliennes parviennent à maturité politique et à clarification stratégique. Mais cette posture, fondée sur la patience et la bonne visibilité, n’est ni infinie ni inconditionnelle.
Il est important de rappeler que la Mauritanie ne nourrit aucune ambition déstabilisatrice à l’égard du Mali, a accueilli avec dignité des centaines de milliers de ressortissants maliens, garantit à ces populations des conditions de vie respectueuses, agit dans un esprit constant de solidarité régionale, et œuvre discrètement à la stabilité du Sahel.
Ces réalités devraient être connues de vos services. Dès lors, comment expliquer certaines postures inutilement suspicieuses ? Permettez-moi d’insister : la qualité du renseignement et du conseil stratégique qui vous entoure mérite d’être sérieusement interrogée.
Un État ne peut prétendre à un redressement durable sans : une lecture fine de son environnement géopolitique, une diplomatie cohérente et apaisée, une capacité d’anticipation stratégique, un appareil de renseignement performant, et une élite dirigeante capable de pensée critique.
Permettez-moi, à cet égard, d’évoquer une expérience inspirante : celle du Maroc dans la gestion de la question du Sahara.
Les autorités marocaines ont su conjuguer une stratégie politique structurée, des investissements publics massifs, des politiques sociales inclusives, une intégration économique progressive, et une valorisation territoriale ambitieuse.
L’exemple marocain
Cette approche a permis de transformer une zone historiquement contestée en un espace dynamique et intégré, où le sentiment d’appartenance nationale s’est progressivement consolidé.
Une démarche analogue, adaptée aux réalités maliennes, pourrait permettre une autonomie encadrée et intelligemment conçue, un programme massif de développement du Nord, une inclusion politique réelle des populations locales, une reconnaissance des identités et spécificités culturelles et une refondation du pacte national malien.
Le Mali n’est pas condamné à la fragmentation. L’Azawad n’est pas un problème : c’est une opportunité stratégique, un espace de projection économique et un levier de stabilisation.
Monsieur le Président, je vous invite à une introspection sincère : avez-vous, autour de vous, les hommes capables de porter une telle vision ? Disposez-vous d’une équipe à la hauteur des enjeux historiques ? Ou êtes-vous, malgré vous, enfermé dans un cercle de validation où la contradiction est absente et la stratégie inexistante ?
L’Histoire ne retient pas les dirigeants qui s’entourent de complaisance, mais ceux qui savent s’élever au-dessus des certitudes faciles.
La sagesse géopolitique vous appelle aujourd’hui à :
- réévaluer vos orientations stratégiques,
- privilégier le dialogue sur la confrontation,
- restaurer la confiance avec vos voisins,
- engager une refondation nationale inclusive,
- et incarner une vision à la hauteur des attentes de votre peuple.
Le Mali est une nation de ressources, de culture, d'histoire et de dignité. L’Azawad regorge de richesses encore sous-exploitées.
Le Sahel attend des bâtisseurs, pas des tensions supplémentaires.
Vous avez une responsabilité historique majeure : celle de ne pas précipiter votre pays dans une impasse durable, mais de l’engager sur le chemin exigeant de la réconciliation, de la stabilité et du développement.
Je vous adresse ces observations avec gravité, car certaines orientations actuelles laissent penser ; permettez-moi cette franchise ; que vous êtes insuffisamment éclairé dans vos choix stratégiques.
Veuillez croire, Monsieur le Président, en l’expression de ma très haute considération.
Haroun Rabani
[email protected]
Président de l’Observatoire Géostratégique Cercle des Idées (OGCI)




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