M. Mohamed Ould Abidine, vice-président du Front pour le changement démocratique(FCD),membre de la Coalition pour une alternance démocratique(CAD): ‘’Le président Mohamed Ould Ghazouani n'a jamais été l'ami de Mohamed Ould Abdel Aziz et ne le sera jamais’

5 March, 2026 - 09:29

- Le Calame : Votre parti est membre de la nouvelle coalition pour l'alternance démocratique en 2029 dont le lancement des activités a été quelque peu mouvementé. Quelle stratégie cette coalition va-t-elle mettre en place pour atteindre son objectif et éviter, partant,  une confrontation ouverte avec le pouvoir ?

 

- Mohamed Ould Abidine : Notre coalition, CAD 2029, est née d'une volonté commune de toutes les forces vives de l'opposition mauritanienne de proposer une alternative crédible au régime actuel. Nous voulons proposer une alternative, pas simplement nous opposer. Nous sommes résolument engagés dans une démarche pacifique et légale. C'est le pouvoir qui, par ses pratiques liberticides et sa gestion désastreuse, développe les conditions d'une confrontation. Nous, nous tendons la main au peuple pour construire une alternative démocratique par les urnes.

 

- Votre coalition a décidé de boycotter le dialogue en gestation depuis plus d'une année. Quelles sont les raisons de ce boycott ? N’agréez-vous pas les différents thèmes contenus dans la feuille de route concoctée par le facilitateur du dialogue national ?

- Nous ne boycottons pas le dialogue par refus de celui-ci. Bien au contraire, nous sommes convaincus qu’il est non seulement nécessaire, mais indispensable, s'il s'agit de régler réellement les problèmes du pays, qui sont nombreux et complexes. Ce que nous refusons, c'est de protéger les arrières d'un régime qui a mis à genoux toutes les institutions du pays, pillé ses richesses et appauvri ses citoyens. Participer à ce dialogue dans les conditions actuelles, c'est cautionner la gestion catastrophique du pouvoir et lui offrir une couverture politique pour poursuivre ses pratiques liberticides. Nous ne pouvons pas dialoguer sérieusement avec un régime qui emprisonne les opposants, muselle la presse et instrumentalise la justice à des fins de vengeance politique.

 

- La veille de la présidentielle de 2024, vous avez décidé de fonder un parti dénommé « Front pour le changement démocratique » (FCD) qui a tenté de présenter à celle-ci la candidature de l’ancien président Mohamed Abdel Aziz. En vain. Quelle est la situation juridique et politique de votre rassemblement ?

- Il faut d'abord rappeler que les candidats aux élections présidentielles se présentent à titre indépendant et non pas uniquement sous la bannière d'un parti. Cela dit, notre organisation, le Front pour le Changement Démocratique (FCD), a été déposé dans les règles, quelques années avant la promulgation de la nouvelle loi sur les partis politiques.

Comme l'autorité actuelle n'a autorisé aucune nouvelle structure politique depuis 2019, notre parti n'avait pas reçu d'agrément à l'époque. À l'avènement de la nouvelle loi, nous avons déposé un nouveau dossier, cette fois sous le nom de Parti pour l'Alliance Démocratique (PAD). Nous avons même reçu l'autorisation des autorités pour tenir notre congrès constitutif. Mais le régime a fini par tout arrêter, quelques heures seulement avant la tenue de ce congrès, à travers le hakem de Tevragh Zeïna, qui a tout stoppé sur ordre de ses supérieurs. Nous sommes victimes d'une obstruction administrative et politique. Nous continuons notre combat pacifique pour obtenir notre droit constitutionnel à cet agrément.

 

- Pouvez-vous nous dire comment les Mauritaniens ont accueilli la naissance d'un parti politique se réclamant de l'ancien président Ould Abdel Aziz ?

- Deux faits majeurs prouvent que la popularité du président Mohamed ould Abdel Aziz est restée intacte, malgré toutes les campagnes médiatiques et les pressions du pouvoir. Premièrement, lors de son déplacement à Nouadhibou, un voyage qui n'était pas préparé et loin de toute organisation préalable, les autorités ont tenté de bloquer notre leader à l'entrée de la ville. Il a mis plus de sept heures trente à se frayer un chemin entre les foules immenses venues l'accueillir et lui témoigner leur soutien. Cet élan populaire spontané a valu le limogeage du wali de Nouadhibou et la réaffectation de plusieurs hauts fonctionnaires, tout simplement parce que le ministre de l'Intérieur avait été pris au dépourvu par cette mobilisation massive.

Deuxièmement, lorsqu'il a voulu se déplacer vers Rosso, les autorités l'ont bloqué à la sortie de Nouakchott, en violation flagrante de la Constitution qui stipule la liberté de circulation de tout citoyen à l'intérieur du territoire national. Cette entrave administrative n'a fait que renforcer la conviction des Mauritaniens que le régime a peur de la popularité de l'ancien Président. Dès l'annonce de la fondation de notre parti, les réactions n'ont pas tardé du côté du régime. Dès qu'ils ont vu l'adhésion massive au FCD, désormais renommé PAD, ils ont tout arrêté, alors que celui-ci n'avait pas encore tenu son premier congrès. Cette obstruction systématique est la preuve la plus éclatante que notre parti dérange, parce qu'il incarne une véritable alternative et parce que le peuple mauritanien est massivement derrière nous.

 

- Certains Mauritaniens pensent que le président de la République devrait gracier son ami de quarante ans. Qu'en pensez-vous ?

- Permettez-moi d'abord de vous corriger sur un point essentiel : le président Mohamed Ould Ghazouani n'a jamais été l'ami de Mohamed Ould Abdel Aziz et ne le sera jamais. Je ne dis pas cela pour décourager les Mauritaniens qui croient encore à l'amitié et à la bonne foi, mais je leur confirme, du point de vue de quelqu'un qui a suivi toutes les étapes de cette injustice, que cette relation n'a jamais relevé de l'amitié. J'ai été témoin, comme beaucoup de gens, de ce qui s'est passé : une mise au cachot pendant six mois, sans soleil, sans communication, sans rien. Une véritable descente aux enfers, qui a fini par une crise aiguë qui l'a amené à être admis aux urgences avec une hémorragie cérébrale. Des campagnes ignobles et mesquines qui n'ont épargné ni famille, ni ami, ni tribu, orchestrées par des proches d’Ould Ghazouani, personnellement impliqués dans ces persécutions à tous les niveaux : au Parlement, crise d'El Marjaïa (référence du parti au pouvoir qui a consacré la première étape de la crise entre les 2 hommes, NDLR), manipulation de la justice, sans oublier le cadeau empoisonné des deux fameuses valises contenant dix millions en euros et dollars, et les cinquante véhicules Hilux tout-terrain.

Pourtant, après avoir passé au crible la Mauritanie et enquêté jusqu'à l'étranger, les limiers n'ont rien trouvé contre lui. Pas un centime du contribuable détourné, pas la moindre preuve ! Ce résultat aurait dû suffire à stopper cette persécution. Voilà la réalité de ce que certains appellent une « amitié de quarante ans ». Alors, quand on me parle de grâce, je réponds que la question n'est pas là. Il ne s'agit pas d'un geste d'amitié à attendre, mais d'un droit fondamental à exiger. Ce que nous réclamons, c'est la justice, pas la charité. C'est le respect de la loi, pas un cadeau empoisonné. Que le Président actuel assume ses responsabilités devant l'Histoire et devant le peuple mauritanien. L'heure n'est pas à la grâce, mais à la vérité et à la dignité.

Permettez-moi, avant de conclure, d'ajouter trois faits édifiants qui éclairent la nature de l'acharnement sans précédent que subit le président Mohamed Ould Abdelaziz :
Premièrement, il est le seul ancien chef d'État de l'histoire mauritanienne à avoir été rayé de l'état civil, lui et sa famille. Même un enfant de trois ans a été privé de son enrôlement à l'état civil. Ses enfants, qui poursuivaient leurs études à l'étranger, se retrouvent aujourd'hui dans l'incapacité de les achever, privés de toute ressource et ne bénéficiant d'aucune bourse de l'État. Cette mesure inique le prive, ainsi que sa famille, de leurs passeports diplomatiques et de tous les droits qui y sont attachés.
Deuxièmement, il a été privé de son salaire d'ancien président et de sa pension de retraite en tant qu'ancien général de l'armée nationale. Aucune source de revenu ne lui a été autorisée, pas même ses loyers. Pourtant, l'actuel président lui-même a reconnu que tous les avoirs du président Aziz sont légitimes et loin de tout soupçon.
Troisièmement, je pose solennellement la question au peuple mauritanien : pourquoi cet acharnement ? Pourquoi cette persécution systématique contre la seule personne de Mohamed Ould Abdelaziz ? Pourquoi l'actuel président concentre-t-il toute sa haine uniquement et exclusivement contre lui ?
En tout cas, cela ne peut être dans le cadre de la lutte contre le détournement des biens publics, ni de la lutte contre la corruption. Parce que le président, comme tout le monde le sait, n'a pas été reconnu coupable d'aucun détournement, ni corruption, ni pillage, ni gabegie, ni trafic d'influence. Et d'ailleurs, le détournement et la corruption ne sont plus des délits dans le pays à l'état actuel des choses : plus de 450 milliards détournés en 18 mois, reconnus par la Cour des comptes, et les poursuites des mis en cause attendent l'au-delà. Les exemples sont nombreux : la BCM, la CAMEC, le Port autonome de Nouakchott, la MAI, la SOMAGAZ, l'hôpital Mère et Enfant, les scanners de l'État-major national, les hydrocarbures surfacturés au bénéfice des proches, l'or du pays et celui des pauvres orpailleurs au bénéfice des proches.
Si le régime espère, par cet acharnement, briser sa volonté, il se trompe lourdement. Mohamed Ould Abdelaziz ne fléchira pas, ne baissera pas les bras, et n'abandonnera pas le peuple mauritanien à lutter seul contre cette tyrannie.           
En conclusion Ould Abdel Aziz est maintenu en prison pour qu’ils finissent et leurs mandats paisiblement et la mise à sac du pays; avec la complicité de ces rebuts de politiques maintes fois recyclées.

 

Votre mentor, Mohamed Abdel Aziz est l'objet de condamnation par la justice mauritanienne, il est également malade et n'a pas bénéficié d'évacuation à l'étranger pour se faire soigner. A votre avis, qu'est-ce qui justifie le refus des autorités mauritaniennes ?
Pour comprendre les véritables raisons du refus des autorités de laisser un ancien président de la République, quelles que soient ses positions politiques, se soigner à l'étranger, il faut remonter aux années 2019-2020. C'est à cette époque qu'ont été menées des campagnes médiatiques visant à détruire l'image du président Aziz et à salir sa réputation, dans l'objectif d'effacer un homme populaire qui constitue un danger pour le régime.
Ces campagnes ont été orchestrées et parrainées par l'actuel président de la République, Mohamed Ould Ghazouani. Aujourd'hui, ce qui motive ce refus inhumain, c'est la peur. La peur de la popularité de l'homme, bien sûr, mais aussi la peur de la brillance de son bilan. Depuis 2019, le régime actuel s'est montré incapable de réaliser ne serait-ce que le tiers de ce que le président Aziz a accompli, avec des moyens pourtant très limités à l'époque.
Ce sont ces raisons qui expliquent l'acharnement du pouvoir : ils savent que l'ombre de l'ancien président continue de planer sur la scène politique, et ils redoutent le retour sur le devant de la scène pour rappeler aux Mauritaniens ce qu'est un véritable leadership. Refuser l'évacuation sanitaire d'un malade, c'est franchir une ligne rouge. C'est faire passer la vengeance politique avant l'humanité la plus élémentaire.
 

Pouvez-vous nous dire si après une condamnation définitive, une grâce présidentielle est souhaitée par l’ancien président et ses proches pour le sortir de prison et éventuellement se présenter à la présidentielle de 2029 ?

Nous n'espérons rien, strictement rien, du régime actuel. Ce pouvoir a prouvé depuis 2019 qu'il ne recule devant rien pour éliminer ses opposants, y compris en jouant avec la santé et la vie des hommes. Attendre une quelconque faveur, une grâce ou un geste humanitaire de leur part serait pure naïveté.

 

- Au cours d’une conférence de presse tenue, le 25 courant, votre coalition, parlant de l’arrestation et de l’emprisonnement de militants de l’IRA pour avoir exhibé un cas présumé d’esclavage sur une enfant de 11 ans, a dénoncé une « dérive judicaire sans précédent ». Peut-on savoir pourquoi ?

- Je vous renvoie à notre déclaration du 18 Février 2026, dans laquelle nous condamnons ces arrestations injustes, dénonçons une dérive judiciaire sans précédent et exigeons la libération sans condition des militants du Mouvement IRA, détenus arbitrairement depuis plusieurs jours pour avoir révélé un cas d’esclavage sur une fille de 11 ans, dénonciation conforme aux dispositions de la réglementation, en l’occurrence l’ordonnance 83 127 du 05 Juin 1989, la loi 2015 031 du 10 Septembre 2015 et leurs dispositions criminalisant les pratiques de l’esclavage et ses séquelles.

Dans cette déclaration, la CAD affirme que cette incarcération illustre la politique du régime actuel déniant l’existence de l’esclavage et de ses séquelles en Mauritanie. Bien que de notoriété incontestable, ce phénomène très ancien n’a cessé d’être pratiqué à des degrés variables au sein de toutes nos communautés nationales, selon les constats des organisations nationales non-gouvernementales mauritaniennes et internationales qui luttent contre ce phénomène abject.

 

Propos recueillis par Dalay Lam