Visite présidentielle au Gorgol : ô temps, suspends ton vol !

19 February, 2026 - 13:45

Le président de la République Mohamed Cheikh Ghazouani vient d’achever une visite dans la wilaya du Gorgol. Il s’est rendu dans les quatre moughataas de la région et a été l’objet d’un accueil populaire très chaleureux. C’est devenu une tradition : partout où le Président se rend, les élus et cadres ne ménagent aucun effort pour lui réserver un imposant accueil, rivalisent en ardeur et exhibition, mobilisant les populations locales, presque obligées de « pointer » à toutes les étapes. Plus fort, « c’est toute la République qui rejoint les hôtes pour les soutenir », disait déjà un cadre, lors d’une des « visitations », naguère, d’Ould Taya. On se bouscule pour saluer le Président et pour se faire ainsi voir. Piteux spectacle des cadres et élus… Nouakchott s’est à nouveau délesté d’une grande partie de sa population et l’Administration en a pâti des jours durant. Le temps d’une visite… Ô temps, suspends ton vol !

En observant ces accueils et autres fameuses réunions de cadres, on se pose, du coup, des questions. Les visages qu’on voit sont-iIs venus en majorité d’ailleurs, ce qui fausse l’objectif avoué de la visite, à savoir rencontrer les populations locales, écouter leurs préoccupations en vue de leur apporter des solutions ? Ce monde venu des autres régions forme comme un écran entre les populations et le président de la République. Du coup, celles-ci ne peuvent plus exposer leurs problèmes ; d’autant moins que les cadres locaux n’en veulent pas, parce que les doléances et critiques les désavouent.

Dès lors, à quoi servent les visitations présidentielles ? À focaliser l’opinion nationale sur une région, une ville ? À mobiliser de gros moyens qui auraient pu servir à autres chose qu’à déplacer des cadres, élus, cohortes de troubadours, journalistes, bloggeurs VIP, etc. ?  Aujourd’hui d’autres régions s’y préparent, car le Président pourrait se rendre sous peu dans une autre. Mais avec le Ramadan qui pointe son nez, les visitations pourraient être suspendues. Cela dit, au niveau de certaines étapes du présent périple, les populations ont pu exprimer, par la voix de divers de leurs représentants, quelques problèmes liés à l’eau, à l’agriculture, à l’électricité, à l’éducation, à l’enclavement... et l’on espère y voir des solutions tangibles d’ici peu.

 

Thèmes récurrents

La visite au Gorgol n’a pas dérogé à la règle. Les cadres et élus locaux peuvent se frotter les mains de la réussite de l’intermède. Mais, à l’arrivée, quels bilan et résultats palpables peuvent-ils avancer, à leurs concitoyens locaux, de ce qui devrait être une rencontre entre le sommet et la base ? Le Raïs est venu exposer, non sans une certaine franchise dans le ton, ses réalisations et les actions futures de son gouvernement, reconnaissant, au passage, qu’il reste beaucoup à faire.  Il est revenu sur des thèmes devenus récurrents depuis son élection en 2019 et déjà un peu avant, sous son prédécesseur : l’unité nationale et la cohésion sociale. À Kaédi, on se rappelle des jeunes tués au lendemain de la proclamation des résultats donnant la victoire au candidat Ghazouani. Leurs parents attendent toujours que justice soit rendue. À Kaédi encore, on se rappelle d’un certain 25 Mars décrété par l’ex-président Ould Abdel Aziz « Journée de réconciliation nationale », suite à la Prière aux morts des années 89-91. Le chef de l’État reconnaissait la responsabilité de celui-ci et espérait pouvoir ainsi clore le dossier du passif humanitaire…

Pour sa part, le président Ghazouani a regretté de ne pouvoir s’adresser aux populations locales dans leur propre idiome. Il repose donc le problème de l’officialisation et de l’introduction des langues nationales, pulaar, soninké et wolof, dans le système d’enseignement, réclamée, à cor et à cri, par leur leurs locuteurs qui dénoncent la loi d’orientation adoptée en 2022 instituant l’école républicaine. Notre Raïs n’est d’ailleurs pas le seul à ne pas s’exprimer dans ces langues, les autorités administratives et sécuritaires ne les maîtrisent pas non plus, ce qui constitue un obstacle à la volonté tant vantée de rapprocher l’Administration des administrés et d’en faire un outil de développement. Retrouvailles d’autant plus aléatoires que les populations à laquelle s’adresse le chef de l’État ne comprennent pas, dans leur majorité, ses propos. La traduction n’est pas assurée et les media publics ne s’efforcent pas de les vulgariser. Du coup, les populations ne comprennent que très peu les messages du Président, des membres du gouvernement et des autorités administratives et sécuritaires. Les discours de Ouadane, de Djéol, de Néma et de N’Beïkatt Lahwach n’ont pas fait l’objet de campagne d’explications par les partis de la majorité et encore moins les media publics : la volonté maintes fois répétée reste au niveau du verbe.

Sinon, comment comprendre que, depuis 2022, le gouvernement peine à trouver, avec les associations des ayants droit et des rescapés militaires et civils, une solution consensuelle à l’épineuse question du passif humanitaire. Le processus est comme au point mort, alors que les intéressés s’attendaient à l’imminence du règlement depuis des mois. On sent comme une espèce d’hésitation, voire de confusion : alors que le processus était sur le point d’aboutir, le thème figure sur la feuille de route du dialogue en gestation.

 

En attendant les actes !

Le passif humanitaire est, comme on le sait, à l’origine de la grande méfiance entre les communautés mauritaniennes. Une épine dans le pied de l’unité nationale et du vivre ensemble ? On sent comme une indécision à aborder sérieusement ce dossier. Le président de la République a également abordé la question des terres arables, récurrente dans la vallée du Fleuve. Les populations locales dénoncent des expropriations de leurs terres traditionnelles saisies avec la complicité de l’Administration. Les explications du Raïs à ce sujet sont claires, mais les textes relatifs à la propriété qui datent du début des années 80 ne sont ni suffisamment vulgarisés ni scrupuleusement respectés. Les conflits fonciers sont assez fréquents, exacerbant les tensions entre les populations autochtones et ceux qu’ils accusent d’avoir voulu les exproprier.

Ces thèmes et beaucoup d’autres ont été abordés par Ould Ghazouani. Certains ont dit que c’est du déjà entendu et qu’ils attendent plutôt des actes.  Interrogé, un célèbre avocat de la place lâche : « le discours est bon, mais on attend les actes ». Principales attentes des populations locales, à côté de l’accès à l’état-civil, la santé, l’éducation, la promotion des cadres, la représentativité au sein des instances de décisions de l’État et l’emploi des jeunes tentés par l’immigration. Tout a été dit, mais les actes suivront-ils ? Question à dix mille briques !

Le président de la République fait de bons discours, exprime les préoccupations des citoyens, mais ses paroles sont rarement suivis d’actes. Ses gouvernements et partis de la majorité ne fournissent pas de gros efforts pour pousser à traduire ses engagements en actes. Depuis combien de temps parle-t-on d’unité nationale, de cohésion sociale, d’éradication de l’esclavage et de ses séquelles ? De la lutte contre la corruption et pour la bonne gouvernance ? Lors de sa visite au Hodh El Gharbi, le chef de l’État évoquait la lutte contre le tribalisme, le régionalisme et le communautarisme. Certes, ce sont là des tares de nos sociétés depuis des millénaires et donc difficiles à éradiquer, mais visiblement, pas grand-chose de déterminant n’est entrepris pour en venir à bout. Les détracteurs du régime dénoncent des « slogans creux et de simples velléités populistes ».

 

Dalay Lam